Cet été-là, une fiction de Lee Martin

Publié le par Marguerite Rothe

Roman de Lee Martin, Cet été-là. Paru aux éditions Sonatine.

J'ai hésité. Je me suis longuement demandé s'il était bien utile de parler d'un livre qui m'a laissé un goût amer au fond de la gorge. Si j'avais su, j'aurais pas lu... Mais c'est bien fait pour moi, comme souvent, je me suis laissée embobiner par une quatrième de couverture bien chiadée, et une belle photo pour la mise en scène. Zéro pointé. Si j'avais su, j'aurais pas lu...
Refermant ce livre,  je me suis demandé : "Jusqu'à quel point peut-on pousser l'amoralité dans une fiction , et quel est le bénéfice (s'il y en a un) pour le lecteur ?"
Donc, après beaucoup d'hésitations, j'ai fini par convenir qu'il est dommageable de ne s'arrêter qu'aux belles choses. Se mettre la tête dans le sable ne résout rien. Alors j'ai cessé d'hésiter. Et puis, autant faire que les lecteurs potentiels soient avertis.

Que je sois claire : Cet été-là est le livre d'un auteur qui connaît son métier. Sa prose soignée au lyrisme savamment dosé, ainsi qu'une narration à plusieurs voix en mode clair/obscur, fait que cette histoire se lit avec plaisir ; du moins, jusqu'à mi-parcours, en ce qui concerne ma propre expérience de lecture. En effet : selon ma vision de la littérature romanesque, l’esthétisme sans éthique est une nourriture incomplète pour l'âme et l'esprit. Au reste, si je veux côtoyer la réalité de l'horreur humaine, sa tragédie, il y a pour cela des littératures spécifiques : celles d'essayistes, de chercheurs, d'enquêteurs, d'historiens, etc..  L'enfant dans la Tamise, de Richard Hoskins (livre que je vous partagerai dans une note de lecture à venir), est un exemple parmi tant d'autres.

Cet été-là... Dès le début, le sujet est connu. Le malheur va foudroyer une famille américaine quasiment parfaite (à l'image des Kennedy). Cette perfection va voler en éclat, à la toute fin d'une belle après-midi d'été, lorsque Kate, neuf ans, le rayon de soleil de la maisonnée, enfourche son vélo pour rapporter des livres à la bibliothèque. Le lecteur comprend qu'elle ne reviendra pas. Cet été-là est un thriller qui ne connaît aucune trépidation. La découverte de l'assassin réside dans l'analyse de la psychologie des protagonistes. Et précisément, cet été-là, tous les membres de cette famille américaine idéale vont être mis à nu. La famille, mais également tous les gens qui gravitent autour d'elle.

L'éditeur nous explique : "Avec ce magnifique roman polyphonique, littéralement habité par le désir et la perte, Lee Martin nous entraîne dans la résolution d'un crime à travers une exploration profonde et déchirante de la nature humaine."

Pour ma part, ce que j'ai relevé au fil de ma lecture, c'est que tous les protagonistes sont plus ou moins influençables, manipulables, et plus ou moins dépourvus de moralité. Et pour faire bonne mesure, par-dessus tout cela, il y a le poids colossal du "Qu'en dira-t-on ?". Véritable terreur des consciences en cette petite ville de l'Indiana en 1972 ; épouvante qui ferme les yeux et clôt les bouches. Et laisse faire. C'est ainsi que l'auteur s'autorise (sans fort peu de nuances), de poser la question de la responsabilité générale. Tout le monde, absolument tout le monde, est responsable lorsque survient un drame de cette dimension. Je n'arrive pas à voir une quelconque finesse là-dedans.

En cours de lecture et jusqu'à la fin, sans faillir, le traitement complaisant de la personnalité déviante du personnage principal (le professeur) met extrêmement mal à l'aise. D'autant que dans  cette fiction, pas un seul personnage n'est là pour contrebalancer l'ambiance malsaine déroulée par l'auteur. Les comportements des uns et des autres, à l'égard de ce qui se passe, s'ils sont présentés bien évidemment comme dommageables, apparaissent en fin compte pas si grave que cela. L'auteur les absout tous. Car tous ont une bonne excuse pour être ce qu'ils sont. La frontière est mince entre indulgence et laxisme. C'est ainsi que le principal suspect, malgré son comportement répréhensible, bénéficie d'une grande indulgence tout au long du roman :  le pauvre, il était si timide, et tellement, tellement seul (un véritable leitmotiv, tout au long du récit), comme si la timidité et la solitude pouvaient justifier la déviance et la veulerie d'un comportement inacceptable. Comme s'il était possible de dédouaner l'attirance sexuelle d'un adulte envers une fillette de neuf ans ; un être sans défense, que l'on embrasse furtivement, à qui l'on dérobe une photo d'elle, que l'on espionne. Une enfant qu'on va condamner avec certitude par pusillanimité. Un peu coupable, mais pas trop... C'est en substance ce que Lee Martin nous explique, quand il évoque son impossible Mr Dees. On peut écrire magnifiquement des choses affreuses.

la nostalgie de l'ange_alice sebold

The lovely bones, d'Alice Sebold (La nostalgie de l'ange, pour le titre en français)

Contrairement au roman d'Alice Sebold, The Lovely bones (que l'éditeur américain de Lee Martin ne manque pas de citer à titre de comparaison), où l’assassin doit au bout du compte subir la justice immanente du destin, Lee Martin, lui, n'a pas jugé utile d'introduire une dose (même infime) de morale dans sa fiction. Et c'est comme ça que cet été-là, ce professeur bien sous tous rapports, ce grand timide, tellement esseulé, un peu coupable, mais pas trop, va échapper contre toute attente à quelque forme de justice que ce soit. Cet été-là, la laideur l'a emporté sur la beauté. Voilà, c'est dit.

©Marguerite Rothe octobre 2019


Quatrième de couverture

Cet été-là, une fiction de Lee Martin, aux éditions Sonatine

Tout ce qu'on a su de cette soirée-là, c'est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu'elle n'était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l'Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l'enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n'a jamais su ce qui était arrivé à Kathy.
Que s'est-il réellement passé cet été là ?
Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent.
Le frère de Katie, son professeur, la veuve d'un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient.
Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd'hui encore, qui manipule qui ?

Présentation américaine de Cet été-làThe bright forever

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :