En lecture gratuite : Enguéran, une nouvelle de Marguerite Rothe

Publié le par Marguerite Rothe

Nouvelle proposée pour le concours auféminin 2019. La contrainte était de composer un texte de 3000 signes et espaces  maximum. Les candidats avaient le choix entre quatre thèmes : Mon cœur, mes amours • Écoute les arbres parler • Le photocopieur était en panne • Tremblez, tremblez, la sorcière est de retour.

N'ayant jamais rien écrit sur le thème de la sorcellerie, c'est celui que j'ai choisi. Bonne lecture !


Enguéran, une nouvelle médiévale de Marguerite Rothe

Maudit !
Enguéran, dix ans, s’enfuit à toutes jambes. Et comme pour esquiver la malédiction, il rentre la tête dans les épaules. Éperdu, il laisse derrière lui la masure du père Désiré. Ce méchant homme, qui porte un joli nom mais dont l’âme est laide comme la misère. N’était-il pas  à la foire des Andelisses ?  Venu rôder par ici cet après-midi, il n’avait pas de mauvaises intentions. Il espérait simplement retrouver son chat, certain qu’il était par-là, chez ce vieux bec.
Un grand chasseur, son Frison ! Si caressant à ses heures... Et pas entièrement  noir, comme ceux des sorcières ! Parce qu’il a le Doigt de Dieu sur son poitrail ! Une jolie touffe de poils blancs, ça oui ! La marque de l’ange, qu’elle dit Céciliette.
L’essart des Moines traversé comme un boulet de canon, il stoppe sa course dans le sous-bois adjacent. Le souffle court, il se penche en avant, les mains sur les cuisses. Son cœur cogne fort dans sa poitrine. Et il a mal à sa bosse. C’est qu’elle était bien dure, la motte de terre qu’il lui a rudement lancée, le père Désiré ! Exprès pour faire mal. Sale chien ! Quelques instants, puis il se redresse, rajuste ses chausses et son doublet, et repart. S’il n’est pas rentré avant la nuit, la mère sera inquiète.

Maudit !
Encore cette malédiction. Elle l’éjecte violemment du passé, et soudain l’enfant n’est plus ; tout comme Frison, mort depuis longtemps, crucifié sur un grand chêne dans le bois de Marceau. Mais la damnation, elle, huit ans plus tard, est toujours là, enkystée comme une vilaine mauvaiseté au plus profond de celui qui la profère. Ce matin, sous le ciel cendreux de septembre, elle va trouver sa fatale conclusion. Alors à jamais il sera Enguéran le Bossu. Enguéran le Contrefait. Enguéran le Maudit.

Maudit !
Qui a crié ? Désiré ? D’aussi loin qu’il se souvienne, l’homme lui voue une haine implacable. À cause de sa bosse. La marque du diable, qu’il a toujours dit. Frison n’ayant jamais été qu’un prétexte supplémentaire pour nourrir sa haine. L’Intolérant a eu son chat, et aujourd’hui, il va l’avoir lui. Son corps, étroitement saucissonné au poteau, comprime la disgracieuse excroissance dans son dos, le faisant diablement souffrir.

Maudit !
Enguéran fixe le vide, droit devant lui. Peu importe qui l’abomine. Il s’interroge : sa mère est-elle dans la foule ? Il espère que non. Pauvre femme. Qui s’occupera d’elle, dorénavant ? Marie, bonne et Sainte Mère, veille sur elle... Puis il implore assistance pour lui-même. Pour être secouru de la terreur qu’il sent envahir son être comme une fièvre maligne. Mon Dieu… Mais sa supplique s’interrompt brutalement, balayée par la noirceur de l’épouvante.

Meurs, sorcier, meurs ! postillonne Désiré. À dix pas de là, l’œil révulsé, la lippe gauchie, le vieil homme scande sa haine le poing tendu ; et cependant que le bûcher ronfle, craque et crépite, les reflets de la fournaise révèlent le visage de la haine. Du Mal. À ses pieds, le vieil homme ne remarque pas Frison, déjà là, assis sur son arrière train.

©Marguerite Rothe

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Engerand : du germanique engil, « ange », et hramm, « corbeau ».
Le corbeau renvoie aux croyances préchrétiennes scandinaves.

"Le corbeau, une image de la sagesse […] Deux corbeaux en effet accompagnent Odin, Hugin, la mémoire, et Munin, la pensée, oiseaux inséparables de ce dieu souverain, maître du destin des mortels, et qui font de lui le dieu de la science et du savoir." Le corbeau dans la culture scandinave, par Dibier Lafargue.

C'est un prénom médiéval illustré par saint Enguerrand de Metz, qui accompagna Charlemagne dans sa campagne contre les Avars de Hongrie.
Les Enguerrand sont fêtés le 25 octobre.
Ses dérivés : Enguéran, Angilram, Engeran, Enguerran, Enguerrand, et Enguérande au féminin.

 

17 octobre de l'an 2019, 17h50, en revenant de ma promenade quotidienne.
Bien évidemment, c'était beaucoup plus beau en vrai. Le cercle du soleil, parfaitement souligné dans sa gangue nuageuse était mystérieux à souhait. Pour cette petite mise en scène, j'ai utilisé la silhouette de mon joli Fanfan, qui était... noir !