Le reflet, une nouvelle horrifique de Marguerite Rothe | environ 2900 mots en lecture gratuite !👓🖋🙏📚

Publié le par Marguerite Rothe

Le samedi

Elle perçut un vague tintement en provenance de la boutique. Quelqu’un venait d’entrer. Bon, se dit-elle, cette porte reste muette des heures entières, et voilà qu’elle se met à causer juste maintenant. Rien ne l’agaçait davantage qu’être dérangée lorsqu’elle était lancée dans un travail délicat. Comme le nettoyage d’un tableau, en l’occurrence. Pas mal, songea-t-elle, l’index méditatif sur la bouche. Elle fit deux pas en arrière, afin mieux apprécier le résultat de sa tâche. Ç’avait l’air d’aller. Oui, pas mal du tout. Les couleurs étaient plus franches. La prochaine fois qu’elle le verrait, elle remercierait chaleureusement Saintonge pour sa recette ; cette fois, la térébenthine semblait correctement dosée. Elle se pencha de nouveau vers la toile. La signature de l’artiste, en bas à droite, n’était pas encore bien visible ; il allait falloir qu’elle y revienne… Satisfaite, elle s’empara d’un vieux linge et s’essuya rapidement les mains. « J’arrive, je suis à vous tout de suite ! » lança-t-elle assez fort, en direction de la porte entrouverte sur le magasin. Elle se débarrassa du chiffon taché et jeta un dernier coup d’œil au tableautin acquis la veille. Un charmant paysage exécuté dans la manière de l’École de Barbizon. De belle facture, il lui plaisait beaucoup. Elle sourit. Ce n’était pas la trouvaille du siècle, mais c’était une jolie pièce avec laquelle elle gagnerait sa vie. Ce qui, à bien y réfléchir, n’était déjà pas si mal. Parce que des trésors, s’il en existait encore, ne se découvraient pas tous les jours. Comme l’aventure incroyable vécue récemment par un confrère. Celui-ci, lors d’une visite chez une personne âgée, avait découvert accroché dans le couloir, entre la cuisine et le salon, un authentique Cimabue. Parfaitement ! Le célèbre peintre primitif italien ! Un trésor de plusieurs millions d’euros.

Refermant derrière elle la porte de ce qu’elle nommait pompeusement « son atelier » (une pièce à peine plus grande qu’un mouchoir de poche, en fait), elle constata qu’il n’y avait personne dans le magasin. Était-elle absorbée au point d’avoir entendu le carillon sonner seulement lorsque le visiteur, lassé d’attendre le maître du lieu, était tout bonnement reparti ? Et donc, qu’elle n’avait pas entendu entrer ! "Est-ce possible ?" s’interrogea-t-elle perplexe.

Elle sortit dans la rue, pour voir. Voir quoi ? Elle n’en savait trop rien. Au cas où le visiteur en question serait sur le trottoir en train de s’aérer les poumons à cause de la térébenthine ? L’odeur était prégnante et capable d’incommoder. Elle le savait, on lui avait déjà fait la remarque. Mais la rue était déserte. Enfin, presque. Sur le trottoir d’en face, à une centaine de pas, un vieil homme et son bouledogue bicolore s’éloignaient sans hâte sous l’éclairage des lampadaires. Une vision à la « Hopper », vibrante de solitude. Magistrale d’intemporalité.

« Bon, quelqu’un est entré et je n’y ai pas pris garde, c’est tout à fait possible. Je suis d’accord là-dessus. Donc, logiquement, ce que j’ai entendu, c’est le tintement qui s’est produit lorsque ce quelqu’un est sorti, non ? Ben oui ! Sinon, quoi d’autre ? Je n’ai tout de même pas rêvé ! » Se perdant en conjectures, elle fit quelques pas en direction du café voisin. Des fois que… Mais non, derrière la vitrine, hormis un habitué avachi sur le comptoir devant un demi, et Simone, la barmaid – clone fantasmé d’une Mireille Darc années soixante –, sempiternellement occupée à astiquer un verre, personne d’autre n’était visible.

« Et pourquoi ton visiteur serait-il allé au café ? Boire un coup ? Faire pipi ? Non mais, et puis quoi encore ? Houhou, Rose ! On redescend sur terre ! Laisse tomber. »

Oui, encore une fois, son imagination débordait. C’était déjà le cas quand elle avait cinq ans, et quarante ans plus tard rien n’avait changé. Elle regarda sa montre-bracelet. À presque vingt heures, la boutique devrait être fermée depuis près d’une heure. Elle frissonna, et se hâta de rentrer en serrant la veste de son tailleur contre sa poitrine.

Qui cela pouvait-il bien être ? La question menaçait de devenir lancinante. Elle n’arrivait pas à s’ôter de l’esprit le drelin aigrelet de la porte. Quelqu’un était entré et ressorti. Ou pas… À l’image de son atelier, c’est-à-dire pas très grande, sa boutique n’offrait aucune possibilité pour se cacher. Sauf… Son regard fixa la porte.

« Les W.C. ? Rose, arrête ! » se tança-t-elle à voix haute.

Froussarde, mais têtue, si elle était victime d’une farce de mauvais goût, elle voulait savoir à quoi s’en tenir. Et elle ouvrit la porte d’un coup. Un peu fort, peut-être. Non, pas peut-être : la poignée heurta brutalement la faïence avec un claquement sec qui résonna à ses oreilles. Il était là, pâle, silencieux, immobile, exactement comme doit l’être un trône de porcelaine blanche. Elle retrouva sa respiration. Effrayée par ce qu’elle allait peut-être découvrir, ou par ce qui allait peut-être arriver, son souffle s’était bloqué. Une vague de confusion l’affligea douloureusement. Ridicule. Elle était ridicule. Ridiculement peureuse. Et ce soir plus que d’ordinaire. Elle était fatiguée. Le bouclage du chiffre d’affaires mensuel qui moulinait à l’arrière-plan de son esprit sans discontinuer lui mettait les nerfs à vif. Cornegidouille ! De cornegidouille ! Elle referma la porte des toilettes avec un soin exagéré. Et elle inspira un grand coup. Il fallait qu’elle relâche la pression, vraiment. Sinon, elle allait virer cinglée. OK, il était vraiment temps de fermer la boutique et de rentrer.

Comment était-il possible qu’elle soit passée à côté sans le voir ? C’est ce qu’elle se demandait, bouche entrouverte, le regard fixé sur le paquet posé sur son bureau ; comme un écho frelaté, une petite voix lui susurrait qu’elle l’aurait peut-être remarqué si son bureau n’était pas la succursale de Foutoir et cie. Eh bien non ! Cornegidouille ! elle ne l’avait pas remarqué, voilà tout. Elle avait mieux à faire. Comme accueillir un client, par exemple. Alors son bureau… Donc, elle n’avait pas rêvé, quelqu’un était venu puis était reparti. Sans attendre ni rien dire ? Quel comportement étrange ! D’autant qu’il était totalement impossible que sa remarque verbale, fortement lancée depuis l’arrière-boutique, n’ait pas été perçue.

« Qu’est-ce que c’est que ce bazar, maugréa-t-elle, ça rime à quoi ? » Pas très grand ni très épais, confectionné avec du papier kraft et maintenu par du bolduc rouge, le paquet était léger. Fugitivement, elle nota qu’emballage et lien avaient déjà servi. Propres, mais usagés. Intriguée, elle l’ouvrit précautionneusement.

Sous verre, un cliché en noir et blanc représentait le portrait en pied d’un homme d’une trentaine d’années. Une simple photo, mais avantageusement mise en valeur dans un beau cadre en loupe de noyer. Années trente, songea-telle, en inspectant l’arrière d’une manière toute professionnelle. Rien. Dubitative, le cadre entre les mains, elle ne savait que penser de ce dépôt anonyme. Il devait y avoir une explication, forcément. Soit celle-ci lui apparaitrait banale lorsqu’elle en prendrait connaissance, ou au contraire, la ferait tomber sur le popotin. Dans la gestion d’un commerce, les surprises ne font jamais défaut. Au fil du temps, la nature humaine et son extraordinaire palette de personnalités n’avaient jamais cessé de la surprendre.

Oui, années trente, définitivement, se dit-elle. La coupe du costume : un trois-pièces en prince-de-Galles était typique de cette époque. Chemise blanche, nœud de cravate Windsor, des cheveux bruns ou châtain lissés et cirés en arrière… Aucun doute, ce portrait avait bien été réalisé au cours de cette décennie. L’homme se tenait debout devant une imposante et luxueuse bibliothèque jouxtée par une belle cheminée de marbre clair. Un livre ouvert entre les mains, le visage régulier, détendu, rasé de près, un regard à la Clark Gable, bel homme, il était agréable à regarder. Sur le manteau de la cheminée, un trumeau à moulures – blanc cérusé, à ce qu’il semblait – de belles dimensions, reflétait la lumière d’une fenêtre invisible sur le cliché. L’environnement donnait à supposer que l’on se trouvait chez une personne de qualité. Un intellectuel, peut-être.

Elle replaça sommairement le cadre dans le papier kraft, songeant à la personne qui l’avait déposé en toute confiance sur son bureau. Voilà qui était passablement intrigant. N’ayant pas vu âme qui vive, celle-ci avait-elle simplement décidé de partir pour revenir le lendemain ? Peut-être était-ce une connaissance, un habitué du quartier ? Mystère. Enfin, lundi matin, elle aurait très certainement une réponse et tout s’expliquerait.

La grille tirée sur le Rose Antiquités mit en perspective une grasse mat’ dominicale bien méritée. Le pétillement du regard de son Jean-Jean chéri se superposa à l’idée. Sans même s’en rendre compte, elle sourit. Et trouva très beau le velours bleu nuit du ciel tout allumé d’étoiles.

Le lundi

Elle raccompagna la visiteuse jusqu’à la porte, lui renouvelant chaleureusement sa promesse de publier sur son Instagram un jeu de quatre ou cinq photos, et même une courte vidéo de la console Louis-Philippe. Ainsi, elle et son époux pourraient les consulter à loisir dès la fin de la matinée.

Satisfaite de sa prestation, Rose se mit en devoir de réaliser les prises de vues. Avait-elle fait une touche ? Seul l’avenir dirait si le coup de cœur de la femme pour le meuble en noyer irait jusqu’à l’histoire d’amour.

L’après-midi s’avéra nettement plus calme. Ce qui lui permit de prodiguer toute son attention au petit Barbizon. En fin de journée, tout beau, tout propre, celui-ci trônait sur le mur derrière son bureau. Signé Maximilien Martindell, il n'y avait aucune entrée au Bénézit concernant ce peintre. Qu’importe ! L’œuvre avait du cachet et trouverait bien vite acquéreur. Elle n'avait aucun doute à ce sujet.

En fin de soirée, le ou la dépositaire du cadre photo n’avait toujours pas montré le bout de son nez. Contrariée, faute d’avoir eu une visite ou reçu une explication, elle décida qu’il partirait dès le lendemain matin aux objets trouvés. Après tout, elle ne savait pas à qui elle avait affaire, un acte de malveillance était une possibilité. Sa valeur marchande importait peu, et qui sait s’il ne provenait pas d’un cambriolage. Question réglée.

La clochette tintinnabula. Rose reposa le paquet, et se leva tout sourire de derrière son bureau pour accueillir l’inconnu. D’un âge certain, chapeauté, et revêtu d’un manteau en poil de chameau remarquablement coupé, elle se demanda quel objet avait incité cet homme élégant à franchir le seuil de son magasin.

Réponse classique : la veille, fort enthousiaste, sa femme avait évoqué une Bijin[i] à décor imari, remarquée ici même.

— Ce me semble être une bonne idée pour un cadeau d’anniversaire. Celui de mon épouse, voyez-vous, expliqua-t-il. Pourrai-je l’examiner d’un peu plus près ?

— Naturellement. C’est une jolie pièce. Très raffinée, je trouve. Vous avez raison, ce serait en effet un adorable présent, dit Rose, en retirant la porcelaine de la vitrine.

Immédiatement séduit par la finesse de l’objet, l’homme n’hésita que pour la forme. Datait-elle de l’époque meiji ? Rose confirma, précisant qu’elle était cédée avec son certificat d’authenticité. Hormis quelques effacements superficiels dus à l’usure de l’âge, cette beauté japonaise était particulièrement bien conservée.

Une heure plus tard, l’homme à l’élégant manteau, un certain professeur Chardonneret-Audibert, repartait heureux et satisfait, un sac de papier ivoire estampillé Rose Antiquités au bout du bras. Assurément, cette chère Hermance serait ravie. En tout cas, à cette heure-ci, elle-même ne manquait pas de l’être.

Pensive à ce qu’elle avait décidé la veille à son sujet, elle déballa le cadre une dernière fois.

Curieux…

Hier, ne flottait-il pas un sourire évanescent sur ces lèvres anonymes ? Quant au décor, il lui avait paru plus lumineux. Et cette tache, sur le miroir, qu’était-ce, une sorte de reflet ? Cela non plus, elle ne l’avait pas noté. Comme une question difficilement formulable, ce qu’elle observait restait en suspension dans son esprit. Curieux, mais pas étonnant, admit-elle en son for intérieur. L’on peut avoir des surprises avec la mémoire visuelle. Parfois, ce que l’on est persuadé avoir vu bleu s’avère être rouge, et ainsi de suite. Pourtant… Elle ferma les yeux. Revenir à l’instant où elle découvrait la photo dans son cadre de bois précieux : visage agréable, cheveux gominés, costume prince-de-Galles, bibliothèque, cheminée, trumeau, atmosphère sereine… Puis elle les rouvrit, afin de confronter le réel à sa mémoire. Elle eut un instant de flottement. Maintenant, les traits du modèle paraissaient… différents ? Comme la taille de la tache, était-elle aussi large quelques instants auparavant ? Il lui sembla bien que non. Ses yeux glissèrent sur le portrait de l’homme. Une seconde, son mental choqué pédala à vide. Il la regardait ! Véritablement. À travers l’espace et le papier, Clark Gable dardait le feu de ses prunelles remplies d’effroi dans les siennes. Sans qu’elle s’en rende compte, ses mains se crispèrent sur le cadre. « Voleur d’âme ! » L’apostrophe la fit tressaillir. Venait-elle d’entendre cela ou était-ce son imagination ? Que se passait-il avec cette photo ? Rien, il ne se passait rien. C’était elle. Il lui arrivait quelque chose, mais ne savait pas quoi. Un trouble oculaire, peut-être ?

Elle ferma de nouveau les yeux, plissant ses paupières avec force, comme pour effacer l’étrange observation. L’idée lui traversa l’esprit qu’elle devenait folle. Puis aussitôt : non, un fou ne sait pas qu’il est fou. Elle allait se réveiller. Ç’allait s’arrêter.

« Allez, ouvre et regarde.

Non.

Ouvre les yeux, et regarde !

Non. »

À croire qu’elle s’était dédoublée. L’adulte en elle rejetait de toutes ses forces l’absurdité de sa vision ; tandis que sa part enfantine, elle, alarmée, se refusait à affronter quoi que ce soit. Et surtout pas une photographie aussi supposément normale que pourrait l’être une toile d’araignée sans locataire visible.

« Tu vas voir un cliché en noir et blanc, un peu vieillot, mais normal, normal, normal...

Regarde-le ! »

Docile à elle-même, elle souleva lentement ses paupières. Ç’allait être fini. Il ne pouvait en être autrement.

Oh non, non, non, il la regardait toujours ! Aucun doute poss… Elle eut un vertige et chancela. Commotionnée, sa raison cherchait désespérément quelque chose à quoi se rattraper, n’importe quoi, pour échapper à ce que ses sens lui renvoyaient. C’est alors que le resplendissant Déni apparut : non, l’homme ne la regardait pas. Pas plus qu’une ombre lourde et visqueuse n’était en mouvement à l’intérieur du cliché. Cela n’existait pas. Cela ne pouvait pas exister. Droguée. Voilà, c’est cela, elle avait été droguée ! Mais, par qui ? Et quand ? Et pourquoi ? Fou d’inquiétude, son esprit cavalait en tous sens. Il devait bien y avoir une logique quelque part à laquelle se raccrocher, mais celle-ci le fuyait. Ç’allait s’arrêter. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, mais ç’allait s’arrêter. Il le fallait. Derechef, elle ferma les yeux. Petits rideaux de chair que l’on rabat sur l’impossible ; seule action qu’elle est en mesure d’entreprendre pour échapper à la vague d’horreur qui ne cesse de gonfler dans les tréfonds de son cerveau.

« C’est parti. Je dis que c’est parti, et ça va être parti.

Alors, ouvre les yeux…

Ouvre les yeux ! »

Elle avait serré si fort ses paupières que des lentilles lumineuses dansèrent une poignée de seconde dans son champ de vision. Puis…

Rien.

Rien ne s’était effacé. Au contraire. Tout était encore là. En pire. Son cœur fit une mauvaise embardée. Dans l’intervalle, pareil à la migration d’une tache d’encre sur un buvard, le reflet s’était superposé à l’image de l’homme. Maintenant, les traits de celui-ci se confondaient avec la chose-reflet. Seuls, encore visibles, ses yeux écarquillés hurlaient d’épouvante. Dissimulé par le magma, le trumeau avait disparu. Cela bougeait. L’espace intérieur du cliché ondulait, comme animé par une lente respiration. Et le reflet s’y mouvait, ondoyant comme une chose-anguille dans les profondeurs obscures d’un lac antédiluvien. Dans ses oreilles et sous son crâne, des acouphènes commencèrent à brasser de très, très longs schhhhhh ; semblable au roulis mouillé des galets dans le ressac leur sonorité hypnotique la submergeait comme une irrépressible marée. Ses mains tremblaient. Son corps tremblait. Elle suffoquait, près de se noyer dans quelque chose qui n’était pas de l’eau. Un spasme violent lui fit lâcher le cadre, qui rebondit sur le bureau et se fracassa à ses pieds sur le marbre en un craquement sinistre et blanc. « Derrière toi ! » crut-elle entendre ; une exclamation compacte comme une gifle. Alors elle volta, vertigineuse de rapidité. Momentanément délivrée du piège mental, ce fut comme si elle avait actionné un interrupteur : tout devint noir. L’avertissement arrivait trop tard. L’homme était là. Juste derrière elle. C’était lui et ce n’était pas lui. De seconde en seconde, un processus contrefaisait son apparence et le métamorphosait. Enchâssée dans un exsudat charbonneux, cette entité indiscernable semblait flotter à deux pas d’elle. L’homme-chose avait perdu son bel avenant. Méconnaissables, ses traits suintaient la malveillance et la malice. Et tout en rictus mobiles sa bouche devenue gueule débagoulait à flots continus un insane clabaudage ; torrent d’ordures qui ne cessa qu’à  la mue finale de l’égrégore, désormais face pustuleuse vert-de-gris, mi-crapaud, mi-lézard. Un démon de l'en-deçà. Terrifiant au-delà du supportable, surplombant deux narines minuscules, un regard globuleux béait sur une solitude plus noire et plus profonde que l’univers. Un état d'être comme encagé dans les boucles d’une lemniscate peuplées de mondes morts depuis le commencement de l’éternité.

Tétanisée, elle est la proie du voleur d’âmes. D’une chose hideuse, vomissure putride issue du neuvième cercle de l’enfer. Saturée d’épouvante, piégée tout au bord de l’impensable, Rose sut intimement sa propre disparition. Et succomba. Impuissants, aspirés par un vortex d'outre-mort, son corps et son âme piaulèrent leur souffrance. Débondée de son essence vitale, son enveloppe charnelle s’affaissa lourdement sur le carrelage avec un petit bruit froissé. Çà et là, sur les meubles anciens, les luminaires clignotèrent le temps d’un soupir. Et la porte tintinnabula.

©Marguerite Rothe, décembre 2019

[i] Beauté japonaise.

Ce texte, très légèrement remanié et mis  à jour le 21 août 2020, est proposé dans sa version définitive en téléchargement gratuit sur le site Amazon.fr et sur le site Kobo-Fnac.

 

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