Les oiseaux, et autres nouvelles, de Daphné du Maurier

Publié le par Marguerite Rothe

C'est après avoir vu l'inoubliable Pas de printemps pour Marnie, dans un cinéma de quartier, que j'ai compris que ce n'étaient pas les acteurs qui étaient importants, mais celui qui "fabriquait" le film. Je devais avoir douze ou treize ans. Hitchcock est donc entré très tôt dans mon panthéon personnel. Grand maître de l'angoisse du cinéma au 20e siècle, cela faisait longtemps (pour ne pas dire une éternité) que je faisais le projet de lire le recueil Les Oiseaux, de Daphné du Maurier, dont le maître s'était inspiré pour faire son film.

L'ensemble des sept nouvelles de ce recueil est passionnant à lire. Marquantes, pour certaines. Que ne les ai-je lues plus tôt !

  • Le pommier : Ce premier texte donne d'entrée de jeu l'ambiance du recueil : étrange et sans concession. Le Pommier met mal à l'aise. Une obsession peut-elle réellement s’incarner et continuer de nous pourrir la vie ?
  • Les oiseaux : Je comprends pourquoi Madame Du Maurier a été si contrariée quand elle a vu le film  de Hitchcock, qui n'avait conservé que le titre et le fond de l'histoire. Du coup, toute la portée symbolique de la nouvelle n'apparaît pas dans le film. En vérité, sur ce point précis, l'horreur de Daphné Du Maurier va bien au-delà de celle du cinéaste. J'ai beaucoup aimé ce texte. Sa prose, libre et assurée, sans artifices, me fait penser à celle d'une conteuse à qui l'on aurait offert un stylo-plume.
  • Encore un baiser : Des fois, il arrive que l'on passe à trois millimètres du danger. C'est bien ce qu'il se passe pour le héros de cette histoire ; étrange, elle aussi.
  • Le vieux : Ici, si possible, l'on est encore plus près du conte ou de la légende. Cette nouvelle est tranchante comme sait l'être la vie dépourvue de ses atours séducteurs. Le vieux est la nouvelle que j'ai le moins appréciée, cependant, c'est celle qui, en terme d'étrangeté et d'impact fantastique est, je crois, la plus aboutie du recueil.
  • Mobile inconnu : Ici, Du Maurier joue avec ce que l'on appelle communément le destin. J'ai beaucoup aimé la construction de son texte. L'enquête menée aboutit inexorablement à ce que le destin en question avait écrit de toute éternité. Chienne de vie !
  • Le petit photographe : Mon Dieu, ici, le personnage féminin est d'une épouvantable sécheresse d'âme. Et l'histoire d'une dureté peu commune. Je comprends que, pour l'époque, ce genre d'écrit ait pu choquer. Les femmes ne sont pas censées produire des œuvres aussi noires  ! En tout cas, de mon point de vue, retranscrire ce que l'on puise au plus profond de sa psyché sans falsification, c'est la marque d'un authentique talent d'écrivain. Le petit photographe est le texte le plus marquant de ce recueil (pour moi, bien sûr) ; côté écriture, l'on apprend beaucoup à lire des auteurs de cette dimension.
  • Une seconde d'éternité : C'est le jour sans fin, ou l'éternel recommencement. C'est compliqué à écrire ce genre de texte, à cause du paradoxe que le thème induit naturellement. Mais Madame Daphné Du Maurier s'en est bien sortie. Cette nouvelle titille gentiment l'intellect, et c'est bien.

« C’est alors qu’il vit les mouettes, au loin, chevauchant la mer.
Ce qu’il avait pris tout d’abord pour les coiffes d’écume des vagues était des mouettes. Des centaines, des milliers, des dizaines de milliers… Elles montaient et descendaient avec l’onde, tête au vent, comme une flotte puissante à l’ancre attendant la marée. À l’est, à l’ouest, partout, des mouettes. Elles s’étendaient aussi loin que son œil pouvait voir, alignées en formation serrée. Si la mer avait été calme, elles auraient couvert la baie comme un nuage blanc, tête contre tête, les corps serrés les uns à côté des autres. Seul le vent d’est, soulevant les vagues, les cachait en partie de la rive,
Nat se retourna et, quittant la plage, escalada le chemin escarpé de la falaise. Il fallait prévenir quelqu’un. »
Les oiseaux (extrait)

Ce que dit l'éditeur

Au cœur de la nuit, le vent d'est cingle la falaise. Entre deux rafales, des nuées d'oiseaux cognent aux vitres. Mais ce n'est pas la peur qui les précipite avec une telle force vers le monde des hommes... On retrouvera ici - et pas moins terrifiant - le récit qui inspira son chef-d’œuvre : Les oiseaux, au maître de l'angoisse, Alfred Hitchcock. Dans les autres nouvelles de ce recueil, l'horreur se fait plus insidieuse, le fantastique à peine étranger au réel. Il suffit d'un pommier à forme étrangement humaine, ou d'une ouvreuse de cinéma qu'un jeune mécanicien a envie de suivre après la séance...
Et la grande romancière anglaise, auteur de Rebecca et L'Auberge de la Jamaïque, nous entraîne vers le mystère à petits pas, à petites touches, au gré d'une écriture subtile, singulièrement moderne.

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Comme vous le constatez, j'ai beaucoup aimé ce recueil. Au point que j'ai voulu m'intéresser de plus près à cet écrivain. Pour ce faire, j'ai lu la biographie de Tatiana de Rosnay : Manderley for ever.

Une biographie qui a du charme et de la tenue, très plaisante à lire. Dont les paragraphes font

toucher du doigt l’atmosphère des lieux, l'humeur des protagonistes. Dommage d'avoir choisi ce portrait d'une Daphné du Maurier avec la clope au bec ; ce que je veux dire, c'est que la photo elle-même n'est pas naturelle. L'auteur détestait les entretiens, les séances photos ; écrire oui, promouvoir, non. Telle aurait pu être sa devise. Ici, de toute évidence, elle jouait la provocation. La vraie Daphné est sur la photo du bas. Tranquille et naturelle. 

Ces deux lectures se sont merveilleusement complétées. Apprendre ce qu'a été la vie d'un écrivain est intéressant, mais ce qui l'est encore davantage, c'est de découvrir la genèse de ses œuvres (ce que fait la biographie de Tatiana de Rosnay). Les réactions de l'auteur, ce qu'il faisait à tel ou tel moment de sa vie lorsqu'il écrivait Rebecca ou Les oiseaux. J'ai trouvé surprenant, par exemple, d'apprendre qu'Hitchcock ne lui a jamais rendu hommage. Quel mufle. Je n'ai pas été le moins du monde étonnée d'apprendre, non plus, les contrariétés causées par le travail de sa traductrice, Denise van Moppès, qui n’hésitait pas à caviarder avec aplomb des passages entiers de ses textes :

« Tout en poursuivant mon chemin, je pense au moment où j’avais découvert Rebecca en anglais, à treize ans. Je l’avais lu et relu plusieurs fois. À seize ans, j’avais parcouru l’édition française que je souhaitais offrir à une amie. J’avais tout de suite remarqué des coupes dans la version française, elles étaient trop importantes pour qu’on ne les voie pas, surtout si on connaît bien le texte d’origine. En tout, une quarantaine de pages ont sauté. »

« La traduction française occupe toujours mon esprit. Daphné lisait parfaitement notre langue. A-t-elle comparé cette édition avec son texte original, constaté à quel point ses descriptions avaient été tronquées ? J’avais découvert que la traductrice avait escamoté çà et là les réminiscences de l’héroïne, l’obsession de Rebecca, et ses pensées essaimées de rêveries, tout l’héritage de Kiki. Le rythme du livre s’en trouvait modifié, en partie amputé de l’atmosphère que Daphné avait ciselée avec tant de soin. Ce qui m’avait le plus navrée, c’était ces deux scènes fondamentales réduites à des peaux de chagrin, l’une avec Mme Danvers dans la grande chambre de l’aile ouest, dépouillée de sa tension dramatique, et l’autre avec Maxim, le clou du livre, l’instant où jaillit la vérité, ce qui s’est passé dans le cottage de la plage où Rebecca recevait ses amants, et dont il manquait une page entière de dialogues. » T. de Rosnay. (Extraits)

Biographie

Clic-image pour accéder à sa biographie.

Daphné du Maurier © estate of Bob Collins National Portrait Gallery, London • 3 Septembre 1982

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