Complainte des pubertés difficiles, poème de Jules Laforgue

Publié le par Marguerite Rothe

Un éléphant de Jade, œil mi-clos souriant,
Méditait sous la riche éternelle pendule,
Bon bouddha d’exilé qui trouve ridicule
Qu’on pleure vers les Nils des couchants d’Orient,
Quand bave notre crépuscule.
Mais, sot Éden de Florian,
En un vase de Sèvre où de fins bergers fades
S’offrent des bouquets bleus et des moutons frisés,
Un œillet expirait ses pubères baisers
Sous la trompe sans flair de l’éléphant de Jade.
À ces bergers peints de pommade
Dans le lait, à ce couple impuissant d’opéra
Transi jusqu’au trépas en la pâte de Sèvres,
Un gros petit dieu Pan venu de Tanagra
Tendait ses bras tout inconscients et ses lèvres.
Sourds aux vanités de Paris,
Les lauriers fanés des tentures,
Les mascarons d’or des lambris,
Les bouquins aux pâles reliures
Tournoyaient par la pièce obscure,
Chantant, sans orgueil, sans mépris :
« Tout est frais dès qu’on veut comprendre la Nature. »
Mais lui, cabré devant ces soirs accoutumés,
Où montait la gaité des enfants de son âge,
Seul au balcon, disait, les yeux brûlés de rages :
« J’ai du génie, enfin : nulle ne veut m’aimer ! »

 

Les Complaintes, 1885 | Complainte des pubertés difficiles.

Biographie

 

Jules Laforgue, né à Montevideo le 16 août 1860 et mort dans le 7e arrondissement de Paris le 20 août 1887, est un poète français symboliste.  Connu pour être un des inventeurs du vers libre, il mêle, en une vision pessimiste du monde, la mélancolie, l'humour et la familiarité du style parlé. Biographie complète sur Wikipédia.

 

 

Publié dans Poésie

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