Soljénitsyne | L'âme et les barbelés - Une « liberté « muselée »

Publié le par Marguerite Rothe

Capture d'écran sur Sott.net

« L'œuvre magistrale de Soljénitsyne, L'Archipel du Goulag, « cette immense fresque de l'univers concentrationnaire soviétique », constitue un parallèle à ce point édifiant avec l'Histoire conjuguée au présent qu'il était presque impossible de ne pas décider d'en partager avec vous un extrait bien précis : le chapitre 3 intitulé Une « liberté » muselée de la partie 4 titrée L'âme et les barbelés, desquels nous avons construit le titre de cet article. Si vous n'avez pas encore lu cette magistrale chronique dans laquelle « Alexandre Soljénitsyne « redonne une voix aux détenus du Goulag, cet « archipel » où des millions de zeks sont morts. », c'est peut-être bien le moment de le faire.

L'existence de ce parallèle se fait de toute évidence par la tendance qu'ont les populations à suivre les dictas des pouvoirs en place, quel que soit ce pouvoir et quel que soit la période à laquelle il opère, à travers une propagande mensongère normalisée par lequel il nous inculque quoi penser, quoi dire et quoi faire. La peur, le mouchardage, l'ignorance, le mensonge, la traîtrise et la cruauté exercent leurs attributs sur des populations muselée, enfermée dans une pensée manichéenne dont nul n'a le droit de sortir. Tout dissident doit être arrêté, écarté, mis au silence, dénigré sur la place publique, et éventuellement jeté en pâture à la vindicte populaire effrayée par des mots et des idées qui mettent ses zones de confort en danger.

Alors bien sûr, le Goulag de l'Union soviétique peut nous sembler déjà « lointain », et pourtant... Bien que le contexte ne soit pas le même et bien que les moyens dont disposaient à l'époque le pouvoir en URSS n'aie rien à voir avec ceux dont disposent aujourd'hui les Pouvoirs en place « mondialisés » — ressources technologiques, résultats d'expérimentations (Milgram) et autres PsyOps selon la « psychologie des foules », pour ne citer que deux exemples — notez toutefois qu'ils sont majeurs, car à eux deux, ils constituent le fer de lance de la mise sous « bulles » de populations entières — il existe une tendance à l'obéissance mise à profit, depuis des siècles, par ceux que le pouvoir attire, ceux qui ont construit — et continuent de construire — le système que nous connaissons actuellement et qui voit chaque être humain de la planète assujetti aux conventions morales, sociales, médicales et politiques de son pays, et au sein duquel l'autorité de l'État se substitue finalement à l'autorité parentale et lave le cerveau de nos enfants dès leur plus jeune âge grâce au tout technologique.

À propos de ce qui a été dit par d'autres auteurs, à savoir que les camps dépravaient tous les individus, Soljénitsyne écrit quelques paragraphes avant le court chapitre que nous vous présentons :

« Se dépravent dans les camps ceux qui, avant les camps, n'étaient nantis d'aucune morale, d'aucune éducation religieuse, [...] ceux qui étaient mûrs pour la dépravation. [...] Si un homme ne tarde pas à s'encanailler dans les camps, cela veut dire sans doute que sa nature canaille se révèle à ce moment-là, alors qu'auparavant rien ne l'y forçait. [...] Oui, les camps avaient pour finalité et terme la dépravation. Cela ne signifie pas qu'ils arrivaient à écraser chacun. »

Soljénitsyne

Voici donc cet extrait dans lequel toute mise en gras est le fait des éditeurs ; les italiques ont été conservées à l'identique de celles de l'auteur...

« Quand, pour ce qui est de l'Archipel, tout l'essentiel aura été enfin écrit, lu, compris, ne restera-t-il pas encore à comprendre ce qu'a été notre liberté ? Ce qu'a été ce pays qui, pendant des dizaines d'années, a eu à se coltiner l'Archipel ?

J'ai eu à vivre avec une tumeur grosse comme le poing d'un homme. Cette tumeur m'empêchait de manger, de dormir, se faisait sentir à tout moment — bien qu'elle n'excédât pas 0,5 % de mon corps, alors que l'Archipel faisait environ 8 % du pays. Le plus terrible n'était pas qu'elle comprimait et repoussait les organes voisins, mais qu'elle sécrétait des poisons qui intoxiquaient mon corps tout entier.

Ainsi notre pays a été peu à peu intoxiqué par les poisons de l'Archipel, et Dieu seul sait s'il pourra jamais les éliminer.

Bien que ce ne soit pas l'objet de notre livre, essayons d'énumérer brièvement les traits de notre vie libre que déterminait le voisinage de l'Archipel ou qui avaient avec lui une communauté d'expression.

Une crainte perpétuelle

Le lecteur s'est déjà aperçu que les années 1935, 1937, 1949 n'épuisaient pas le décompte des envois massifs sur l'Archipel. Le recrutement était continu. Comme il n'est pas d'instant sans une naissance ou une mort, de même il n'y avait pas d'instant sans une arrestation. Sur l'Archipel, tout planqué sentait sous ses pieds le gouffre — mortel — des travaux généraux ; de même, chaque habitant du pays sentait sous ses pieds le gouffre — mortel — de l'Archipel. En apparence, le pays est beaucoup plus grand que l'Archipel ; en fait, tout entier avec ses habitants, il tient suspendu au-dessus de sa gueule béante.

La peur n'avait pas toujours pour motif l'arrestation. Il y avait des degrés intermédiaires : purge, vérification d'identité, questionnaire à remplir, licenciement, privation du droit de séjour, mesure d'éloignement ou exil. Les questionnaires d'enquête étaient rédigés de façon si détaillée, si insidieuse que la majorité des habitants se sentaient en défaut et attendaient dans la terreur le moment où ils allaient devoir le remplir.

De la peur généralisée découlait inéluctablement le sentiment de n'être rien, de ne jouir d'aucun droit.

On a raison de dire : la prison a tellement imprégné notre vie que des expressions simples, riches de sens, comme « pris », « y aller », « il y est », « sorti », même hors de tout contexte, n'ont chez nous qu'une seule signification pour tous.

L'insouciance est un sentiment que nos concitoyens n'ont jamais connu.

La dissimulation, la méfiance

Ces sentiments ont remplacé la franche cordialité et l'hospitalité d'antan — qui subsistaient encore dans les années vingt. Ces sentiments sont la défense naturelle de toute famille et de tout individu, d'autant plus que nul ne peut quitter son travail ni partir, et que chaque vétille est scrutée et épiée pendant des années.

Cette défiance générale et mutuelle creusait toujours plus profondément la fosse commune de l'esclavage. À peine commençais-tu à t'exprimer avec franchise que tous s'écartaient : « provocation » ! C'est ainsi que toute protestation sincère qui arrivait à percer était vouée à l'isolement et à l'incompréhension.

L'ignorance générale

Secrets et méfiants les uns envers les autres, nous avons nous-mêmes contribué à ce que s'installe parmi nous une absence totale de transparence, une désinformation absolue, cause première de tout ce qui est arrivé : les millions d'arrestations et leur approbation massive. Sans communiquer entre nous, sans crier ni gémir, sans rien apprendre les uns des autres, nous nous sommes livrés aux journaux et aux orateurs officiels. Chaque jour on nous refilait une nouvelle émoustillante, comme une catastrophe ferroviaire quelque part à cinq mille kilomètres — et que l'on attribuait à un sabotage. Mais ce qui nous était nécessaire, ce qui s'était passé le jour même dans notre cage d'escalier, aucun moyen de le savoir.

Comment devenir un citoyen quand on ne sait rien de ce qui se passe autour de soi ? Une fois pris au piège, on savait, mais trop tard.

Le mouchardage

Développé au-delà de l'inimaginable. Des centaines de milliers d'« agents opérationnels », à découvert dans leurs bureaux officiels, ou dans des pièces d'apparence bénigne des bâtiments publics, ou dans des appartements clandestins, n'épargnant ni le papier ni leurs loisirs, recrutaient inlassablement — puis convoquaient pour se faire remettre leurs rapports — un nombre de mouchards sans aucune commune mesure avec les besoins du renseignement. Manifestement, par ce recrutement de masse, on voulait, entre autres buts, que chaque citoyen sentît dans sa nuque le souffle exhalé par les naseaux des organes de renseignement ; que dans chaque réunion, dans chaque salle de travail, dans chaque appartement il se trouvât un mouchard ou que tous craignissent qu'il y en eût un.

La traîtrise comme forme d'existence

À force de craindre, pendant des années, continuellement, pour soi et pour les siens, on devient tributaire de la peur, son vassal. Trahir continuellement apparaît alors comme la forme d'existence la moins dangereuse.

La traîtrise la plus bénigne, mais en revanche la plus répandue, consistait à ne pas faire expressément le mal, mais : à ignorer celui qui, à tes côtés, était en perdition, à ne pas lui venir en aide, à te détourner, à te faire tout petit. On vient d'arrêter ton voisin, ton compagnon de travail, voire ton proche ami.Tu te tais, tu fais semblant de ne rien avoir remarqué — en aucune façon tu ne peux te permettre de perdre l'emploi dont tu jouis aujourd'hui ! À l'assemblée générale, on annonce que le disparu d'hier était un ennemi juré du peuple. Et toi qui as passé vingt ans avec lui, penché sur la même table, tu dois aujourd'hui par ton noble silence — si ce n'est par un réquisitoire — montrer que tu n'as rien à voir avec son crime — tu dois faire ce sacrifice pour ta chère famille, pour tes proches ! de quel droit ne t'en soucierais-tu pas ? Mais le disparu a laissé une femme, une mère, des enfants, ceux-là du moins tu devrais les aider ? Non, non, c'est trop dangereux : c'est la femme d'un ennemi, la mère d'un ennemi, les enfants d'un ennemi — or les tiens ont encore devant eux de longues années d'études.

Celui qui donne asile est lui aussi un ennemi ! Ennemi celui qui vient en aide ! Ennemi celui qui reste fidèle à l'amitié ! Et le téléphone de la famille maudite se tait. Le courrier n'arrive plus. Dans la rue, on ne les reconnaît pas, on ne leur serre pas la main, on ne les salue point. À plus forte raison ne les invite-t-on pas, ne leur prête-t-on pas d'argent. Dans le bouillonnement d'une grande cité, ils se retrouvent comme en plein désert.

La situation des familles des détenus est bien connue. V. Ia. Kavéchane, de Kalouga, raconte : « Après l'arrestation de mon père, tous nous ont fui comme des pestiférés, j'ai dû abandonner l'école tellement j'ai été traqué par mes camarades — graines de traîtres ! graines de bourreaux ! — et ma mère a été chassée de son travail. Nous étions réduits à la mendicité. »

La famille d'un Moscovite arrêté — une mère et ses enfants — avait été amenée par la police à la gare, en 1937 : on l'expédiait en exil. Soudain, au moment où ils traversaient la gare, l'un des enfants — un gamin d'une huitaine d'années — disparut. Les policiers eurent beau s'évertuer, ils ne le retrouvèrent pas. La famille fut exilée sans la gamin. Ce dernier, on le sut plus tard, avait plongé sous le tissu rouge qui enrobait le haut piédestal du buste de Staline et resta là jusqu'à ce que la menace se fut éloignée. Il revint ensuite chez lui : l'appartement était sous scellés. Il se rendit chez les voisins, chez les amis et les relations de papa et de maman, mais aucune famille ne l'accueillit en son sein, personne ne l'hébergea, ne fut-ce que pour une nuit. Et il alla se livrer à l'Assistance publique... Contemporains ! Concitoyens ! Reconnaissez-vous là votre mufle ?

Se tenir à l'écart était le degré le plus bénin de la traîtrise. Il y en avait bien d'autres, de ces degrés tentateurs ! Et tant de personnes les ont dévalés !

À combien de reniements n'assista-t-on pas alors, en public ou dans la presse ! « Je soussigné, à partir de tel jour, renie mon père et ma mère en tant qu'ennemis du peuple soviétique. » C'était le prix de la vie.

Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque — ou qui de nos jours ne vivent pas en Chine — ne peuvent pratiquement pas comprendre ces reniements ni les absoudre. Dans une société ordinaire, un homme vit ses soixante ans sans jamais se trouver dans les tenailles d'un tel dilemme, il est persuadé de son honnêteté comme le sont ceux qui feront le discours sur sa tombe. On quitte la vie sans savoir dans quel abîme de mal on aurait pu tomber.

La gale généralisée des âmes ne se répand pas dans la société en un clin d'œil. Dans les années vingt et au début des années trente, beaucoup avaient encore gardé chez nous une âme et certaines idées de l'ancienne société : venir en aide à ceux qui sont dans le pétrin, intercéder pour les malheureux. Il est un délai minimum de corruption en deçà duquel le grand Appareil ne peut venir à bout d'un peuple. Pour la Russie, il a fallu vingt ans.

En évaluant le rôle de l'année 1937 pour ce qui est de l'Archipel, nous nous sommes refusé à considérer cette année comme son couronnement. Mais, pour ce qui est du pays resté libre, 1937 marqua le comble de sa corrosion : on peut dire que cette année-là précisément a brisé l'âme de la partie libre de notre pays, et l'a corrompue jusqu'en ses tréfonds.

Pourtant, ce ne fut pas encore la fin de notre société ! — La fin, nous nous en apercevons aujourd'hui, n'est jamais survenue. Un mince filet de la Russie vivante s'est perpétué, a survécu jusqu'à des jours meilleurs, jusqu'à 1956, et, à plus forte raison aujourd'hui, il ne mourra plus. La résistance ne se manifestait pas au grand jour, elle n'a pas marqué cette époque de dégradation générale, mais dans ses invisibles veinules le sang chaud n'a jamais cessé de battre, de battre, de battre.

En ces temps terribles, quand les affres de la solitude on brûlait les journaux intimes, les photos et les lettres les plus chères, quand chaque papier jauni dans l'armoire familiale se déployait soudain en une flamboyante fougère de mort et ne demandait qu'à se jeter de lui-même dans le poêle, quel courage ne fallait-il pas pour conserver, pour ne pas brûler durant des milliers et des milliers de nuits les manuscrits d'un condamné — comme Florenski — ou d'un réprouvé notoire — comme le philosophe Fiodorov ! Comme devait apparaître antisiovétique, clandestin, dangereusement subversif le récit de Lidia Tchoukovskaïa, Sofia Pétrovna ! Il fut conservé par Isidore Glikine. Dans Leningrad assiégé, pressentant sa mort, il se traîna à travers toute la ville pour le remettre à sa sœur, et le récit fut sauvé.

Chaque acte de résistance exigeait un courage sans commune mesure avec l'importance de cet acte. Il était moins dangereux sous Alexandre II de garder chez soi de la dynamite que d'héberger sous Staline l'orphelin d'un ennemi du peuple ; pourtant, bien des enfants dans cette situation ont été recueillis et sauvés — ce serait aux enfants eux-mêmes de le raconter. Et l'aide secrète aux familles, elle a existé ! Et il se trouvait toujours quelqu'un pour remplacer la femme d'un prisonnier dans une queue de trois jours et trois nuits sans espoir — afin qu'elle pût se réchauffer et dormir un peu ; pour aller avertir, le cœur battant la chamade, qu'un piège était tendu dans l'appartement et qu'il ne fallait pas y retourner. Une jeune employée de la censure militaire (Riazan, 1941) déchira la lettre compromettante d'un soldat du front qu'elle ne connaissait pas, mais on la vit jeter les morceaux dans le panier, on reconstitua la lettre, et c'est la jeune fille qui fut coffrée. Elle s'était sacrifiée pour un inconnu ! »

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