Haiku ou L'inconnu sur le port, une nouvelle de Marguerite Rothe

Publié le par Marguerite Rothe

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Paul Éluard

Allongée sur le lit, le dos bien calé dans deux gros oreillers, elle ouvre et referme les livres qu’elle a achetés le matin même. Comme toujours, elle s’est ruinée. Dans cette folie de papier, il y a un peu de tout : polars, poésie, littérature française et étrangère, science-fiction… Éclectique, quoi. Par la fenêtre et les persiennes laissées grandes ouvertes, la nuit entre dans la chambre en moutonnant, silencieuse et mystérieuse. Son avancée est stoppée net lorsqu’elle vient buter sur le halo jaune de la lampe de chevet. Cela pour un temps seulement, car la lumière artificielle ne peut rien contre elle. En son heure elle sera reine.

   Il est tard. Maintenant, les rumeurs du dehors sont celles qui préludent à l’endormissement général. Douces et lointaines, elles sont comme assourdies par l’obscurité. Pas très loin, un chien aboie sans conviction. Plus près, elle entend qui s’élève de la rue le ronflement d’une voiture arrêtée au feu rouge. Le véhicule reparti, c’est à présent le son clair d’une cloche qui résonne quelque part ; sans gêne, il se mêle au crépitement des fontaines qui cascadent sur l’esplanade. « Harmonie parfaite », songe-t-elle. Tous ces bruits, ces mouvements, comme s’ils étaient complices, se relaient les uns les autres et appellent au sommeil d’une manière quasi hypnotique.

 Elle arrête son choix sur l’anthologie de haïkus. « Juste ce qu’il me faut », murmure-t-elle. Du court, du beau. Comme d’habitude, elle commence à picorer çà et là quelques fragments. C’est le plaisir d’une gourmande qui, face à un buffet sensationnel, veut goûter à tout. Enfin, son regard s’arrête sur trois petites phrases :

 

Sur l’eau qui coule[i]

Plus vain que d’écrire des chiffres

Est de penser à qui ne pense à vous.

 

Elles collent parfaitement à ce qu’elle est en train de vivre. Elle se dit qu’il faudrait qu’elle se les récite, comme une incantation libératrice, dès que l’Inconnu surgirait dans ses pensées :

« Sur l’eau qui coule Plus vain que d’écrire des chiffres Est de penser à qui ne pense à vous Sur l’eau qui coule Plus vain que d’écrire des chiffres Est de penser à qui ne pense à vous Sur l’eau qui coule Plus vain que d’écrire des chiffres Est de penser à qui ne pense à vous Sur l’eau qui coule Plus vain que d’écrire des chiffres Est de penser à qui ne pense à vous... »

Peut-être alors, l’obsession cesserait-elle ?

C’étaient les vers d’un anonyme, un homme malheureux. Peut-être un amant délaissé ? Ignoré ? Un matin, un soir, quelque part, ces mots tristes s’étaient échappés de lui. De toute leur force, ils appelaient pour la délivrance de son âme. On le sentait inconsolable. Ces vers étaient si anciens, que le nom de l’auteur s’était perdu dans les replis du temps. C’était il y a mille ans. Hier, en somme.

Il y a longtemps, plus longtemps que mille ans, à l’abri de la nuit et des dangers extérieurs, dans une cahute à peine éclairée par un feu circonscrit dans un cercle de pierres à même le sol, un homme est accroupi. Parfaitement immobile, les fesses en appui sur ses talons, il semble méditer. Son regard est indifférent au mouvement orangé des ombres qui anime la paroi devant lui. Hormis les crépitements sporadiques du bois qui se consume dans le foyer, la pièce est plongée dans un profond silence. Son esprit est totalement absorbé par une réflexion qui a trait à une émotion, un sentiment, quelque chose qu’il n’a encore jamais éprouvé. Tout au fond de lui, ça fait comme une faiblesse. Comme si son cœur allait déborder de sa poitrine. C’est à cause de Râh. Il n’arrive plus à penser à autre chose sinon à elle, seulement elle. Tout à coup, parce qu’une pensée vient de traverser son esprit, il se saisit d’une brindille, se penche en avant, et tente d’exprimer dans la terre sablonneuse à ses pieds ce qu’il éprouve ; c’est une suite de traits qui ondulent et s’entrecroisent. Lacis symbolique et merveilleux. Un poème abstrait. Une ode à l’amour, malhabile et grandiose.

 ©Marguerite Rothe

Fin de l'extrait

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[1] In : Poèmes de tous les jours, Anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto, Éd. Philippe Picquier, 1995.


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