Le journal d'Amaia ou les synchronicités d'un ange, une novella de Marguerite Rothe

Publié le par Marguerite Rothe

Le journal d'Amaia est une novella dans le genre fantastique de Marguerite Rothe

Septembre. À travers le pare-brise, loin devant lui sur la route, l’asphalte parait mouillé de flaques d’eau. Il pense à la chaleur et ses mirages. Il imagine celle des déserts, violente et mortelle. Une « mousse » bien fraîche serait la bienvenue. Elle le sera tout à l’heure, sans faute, dès qu’il sera arrivé à la maison. Un air chaud et sec s’engouffre dans la voiture – une vieille Peugeot 205 GTI, sans vitres électriques ni clim’ – et fait tournoyer ses cheveux en tous sens, parce que ce matin il a eu la flemme de les attacher. Calé sur la FM, le Blaupunkt du même âge que la caisse diffuse Le Sud, de Nino Ferrer. À l’instar de l’autoradio et de la voiture, le son qui sort des enceintes est pas loin d’être pourri. Et quand Polo reprend en chœur le refrain, dégainé lui aussi un million de fois (comme dans la chanson, où le temps dure longtemps), sa voix éraillée est en parfaite harmonie avec l’ensemble.

Il aime bien ces vieux « tubes », ils lui rappellent sa mère. C’était le genre de truc qu’elle fredonnait quand elle préparait les repas ou quand elle était occupée dans la maison. C’était une femme joyeuse, qui chantait et riait souvent. Ouais, très souvent. C’était il y a longtemps. Il était minot à l’époque. Aujourd’hui elle n’est plus là. Et lui, son enfance, on peut dire qu’elle est vraiment loin. Soudain, le présent bouscule le passé : le moteur fait des ratés, fait mine de s’étouffer, puis décélère brusquement. Une ride soucieuse lui barre immédiatement le front. Pressentant la panne, il manœuvre pour se mettre sur le bas-côté de la route. Et c’est bien vu, parce que dans un ultime soubresaut, la voiture s'arrête. Le front toujours barré de la ride soucieuse, il essaye de la redémarrer. Mais il ne se passe rien. Rien de rien. Dans l’habitacle, le silence contrariant de la panne mécanique s’installe. Une vraie de vraie. « Bordel ! » jure-t-il entre les dents, manquait plus que ça maintenant… Une semaine avant de partir faire les vendanges… Chier ! Merde, alors ! » Franchement contrarié, il se penche vers son blouson posé en tas sur le siège passager, et pioche son portable dans l’une des poches. Il espère ardemment qu’il va pouvoir chopper Baptiste de suite. Sinon, il est bon pour la dépanneuse. Et là, salut la facture ! Encore un problème de fric. Un de plus.

Coup de chance, Baptiste décroche à la troisième sonnerie. Un soupir de soulagement s’échappe de sa poitrine et, un Yes! à voix basse lui échappe.

« Polo, mon pote, j’t'écoute !

– Baptiste, j’suis dans la merde. Ma caisse vient de me planter sur le bord de la route. Tu peux venir me chercher s’te plaît ? J’suis environ à cinq bornes après Villefranche, en direction de Toulouse.

– Pas de souci. Donne-moi une demi-heure, le temps d'arriver, OK ? Elle ressemble à quoi, ta panne ?

– J'en sais foutrement rien, le moteur a commencé à s'étouffer, puis rideau, plus de jus…

– Bon, t’inquiète, on va voir ça.

– Cool ! Merci, tu me sauves la mise. Allez, ciao, à plus ! »

Soulagé mais toujours contrarié, il descend de voiture et range son portable dans une poche arrière de son jean. Il fait chaud, songe-t-il, vraiment très chaud. Un mois de septembre qui a des airs de mois d’août… Sympa mais crevant, les vendanges sous le cagnard, ouais… Tout en marchant le long du fossé, il s’allume une Camel. Il pense à la panne. De congé aujourd’hui, au moins il n’aura pas cramé une journée de boulot. C’est toujours ça de gagné. Clope au bec, il pêche dans la poche arrière de son jean un élastique, et ramène finalement en arrière ses cheveux emmêlés pour en faire une queue-de-cheval. À deux enjambées de là, dans le fossé, à moitié caché dans l’herbe, son regard est attiré par quelque chose qui ressemble à un carnet. Un truc en papier, en tout cas. Intrigué, il s’approche et le ramasse. Il n'y a rien d'écrit sur la couverture. Elle n’est pas abîmée, mais semble avoir séjourné quelques temps dehors. Il l’ouvre à la première page, et lit :

« Nous sommes le 8 mai, c’est un vendredi ; il est onze heures vingt-cinq du matin.

Voilà, j’y suis. »

Il comprend instantanément qu’il tient entre ses mains un « journal ». Et se demande comment il a bien pu arriver là. Perdu ? Jeté ? Que faire de ce truc ? Le rejeter dans le fossé ou… Ou quoi ? Rien. Il se dit qu’il va en lire un bout, et le rebalancera dans le fossé quand Baptiste sera là. Affaire classée. Il traverse la route, et va s’asseoir à l’ombre d’un platane. De toute façon, il n’a rien d’autre à faire.

« J'écris ces lignes, assise sur un banc du square des Batignolles. Je suis un peu fatiguée par la nuit passée dans le train, mais ça va. J’ai choisi précisément ce banc, cette allée, pour me trouver plus ou moins à l’emplacement où Papa nous photographiait, Maman et moi, il y a de cela maintenant une trentaine d’années. Cette photo, de petit format, carrée et dentelée, je la garde dans mon sac. Au cours des jours qui ont suivi les obsèques, je l’ai glissée dans mon portefeuille, et depuis, elle ne me quitte plus. Nous sommes tous les trois : Maman, Papa et moi. Aujourd’hui, je suis la seule survivante de ce souvenir, même si je ne m’en souviens pas réellement. Sur ce cliché, en noir et blanc, les jambes fléchies, une main prenant appui sur le sol, ma mère se tient face à moi, petite fille âgée alors d’un an, environ. Debout, je tiens l’index qu’elle me tend. Est-ce son doigt qui me permet l’équilibre, parce que je ne marche pas encore ? Est-elle en train de me dire quelque chose ? C’est possible. En tout cas, toute mon attention est portée sur ce doigt…

Fin de l'extrait

©Marguerite Rothe

Sur Amazon : Le journal d'Amaia

 __________________________________________________________________

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :