Une journée mal barrée, une nouvelle de Marguerite Rothe

Publié le par Marguerite Rothe

Une nouvelle intimiste de Marguerite Rothe

Centre-ville. Les trottoirs étaient bondés de monde. Elle se demanda si l’idée qu’elle avait eue le matin d’aller au cinéma était si bonne que ça.

Depuis qu’elle avait débouché sur l’artère principale, elle s’était mise à marcher plus vite, emportée malgré elle par le flux chaotique de la foule. Ça lui donnait l’impression d’être pressée, elle aussi. Les rafales de vent agitaient devant ses yeux quelques mèches de cheveux, qu’elle écartait mécaniquement toutes les dix secondes. Le geste l’agaçait. Les mains plaquées sur leurs robes, l’une devant, l’autre derrière, les femmes bataillaient ferme pour tenir dissimulées leurs cuisses et leurs petites culottes. Au moment où elle croisait un vieil homme, elle vit la casquette de celui-ci bondir littéralement en l’air, subitement arrachée de sur son crâne par une rafale. La contrariété remplaça instantanément la surprise sur sa figure. Et Katharine crut lire au même instant dans son regard un : Hé ! Raubaire de capèu[i] !

Les feuilles jaunies des platanes et les papiers sales, qui d’habitude se contentaient de joncher le sol, tourbillonnaient aujourd’hui en tous sens dans l’espace. Perpétrées par une entité invisible et sûrement polydactyle, toutes ces folies ressemblaient aux farces d’un môme surexcité. Dans l’air comme par terre, rien ni personne n’échappait aux bourrasques du Mistral. Un vrai barnum. C’en était presque épuisant.

Elle se dit que tout compte fait, elle aurait dû rester chez elle. Elle aurait tout simplement avancé de quelques heures la lecture du « King » prévue pour le soir même – l’ultime volume de La Tour sombre[ii]. Pas vraiment une découverte, puisqu’elle avait déjà lu la saga. Mais comme Steve avait revu et augmenté les quatre premiers volumes, elle s’était décidée à la relire. Bon sang, l’initiative s’était révélée être un authentique plaisir ! Page après page, tome après tome, l’univers du Pistolero était si dense, qu’à mesure qu’elle avançait dans l’histoire, celle-ci lui apparaissait comme nouvelle ou presque.

Dans le secteur de la gare, au moment où elle passait sous le pont métallique qui sautait par-dessus l’avenue, une rame passa sur la voie ferrée au-dessus d’elle. L’espace de quelques secondes, la violence acoustique fut telle, qu’elle eût l’impression que son corps opérait une fusion avec le macadam et le train. Une étrange sensation d’agrègement, qui lui fit de nouveau se demander ce qu’elle faisait là, dans tout ce vacarme, au milieu de toute cette foule. Une journée mal barrée.

C’était comme ça depuis qu’elle s’était levée. Et même avant, si elle y réfléchissait bien, parce que pour commencer, elle avait mal dormi. Son sommeil avait été entrecoupé jusqu’au petit matin de rêves complètement tordus. Pas encore des cauchemars, mais pas loin. Ensuite, elle venait de terminer son petit-déjeuner et s’apprêtait à partir au boulot quand le téléphone avait sonné. Le boss. La boutique était fermée pour cause d’effondrement du plafond. C’était arrivé aux alentours de huit heures du matin. Elle l’avait fait répéter, croyant avoir compris de travers. Mais non. Au milieu d’un énorme tas de gravats, la baignoire en fonte à pieds « pattes de lion » de la locataire du dessus, trônait maintenant dans la boutique sur le comptoir de vente écrabouillé. Et pour faire bonne mesure, s’était ajouté à l’effondrement du plafond un dégât des eaux causé par la rupture des canalisations. Une jolie cascade d’emmerdements.

Fin de l'extrait

©Marguerite Rothe

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[1] Voleur de chapeau.

[2] La Tour sombre - Saga en 8 volumes de S. King.

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