Rue du Chat-qui-Pêche, une nouvelle de Marguerite Rothe

Publié le par Marguerite Rothe

Paris, ville de lumière, capitale de l'amour et des arts.

Quand l'amour s'en est allé...

Quai Saint-Michel, elle se dirige vers le Petit-Pont. Le rythme de son pas légèrement saccadé fait penser à celui d’un automate. Cela pourrait être, s’imagine-t-on, l’allure de quelqu’un qui avance la tête vide sans se préoccuper de savoir où ses pieds l’emportent. Mais rien n’est plus faux. Elle sait très exactement où elle va, et surtout, elle pense que c’est le meilleur endroit possible qu’elle a trouvé pour mener à bien son dessein. Du reste, elle n’est plus très loin, maintenant. Elle dépasse, puis laisse derrière elle la rue du Chat-qui-Pêche. « Qui pêche quoi, d’ailleurs ? » La question vient de surgir au centre de ses pensées et tente de s’y accrocher. Comme pour la distraire. Mais elle ne veut pas être distraite. Pas maintenant, pas avec ce qu’elle doit faire. Le ciel pèse sur la ville ; anthracite, presque noir, il est chargé d’eau. Dans l’éclairage blême des réverbères qui viennent de s’allumer, le macadam et les immeubles paraissent plus tristes que jamais. C’est l’une de ces heures où se jouent ces mélodies visuelles tout en gris, idéales pour accompagner les mouvements douloureux d’une âme en peine, trop fatiguée pour lutter encore. Même un peu.

        Arrivée au milieu du Petit-Pont, elle s’appuie sur le parapet et regarde en bas. L’eau noire semble immobile. Lorsque le visage de Simon se matérialise au centre de sa pensée, des larmes tentent de forcer le barrage de ses paupières. Elle peut maîtriser ses larmes, mais elle est incapable de ne pas penser à lui. Les spectres de sa voix, de son visage, de sa chaleur amoureuse, hantent ses jours et ses nuits. Ils sont comme une farandole de songes toujours plus pâles, aux contours de plus en plus flous. Bientôt, elle le sait, les souvenirs qui lui restent du visage et de la voix de son amant seront effacés. Alors, il ne restera plus dans son esprit qu’une simple idée de ce qu’avait été leur inclination mutuelle. Une idée dans laquelle seraient amalgamés leurs affinités, leurs sentiments, leurs paroles, leurs caresses, leurs regards, leurs chaleurs respectives. Tout ce qui faisait qu’ils étaient eux. Elle et Lui. Un bloc d’amour.

        Cet après-midi, elle est retournée à Bagatelle. Pour un pèlerinage, un adieu. Elle voulait revoir une dernière fois le lieu où ils s’étaient rencontrés. Là où leurs regards s’étaient croisés la première fois. C’était alors une journée plus belle que celle d’aujourd’hui. Il faisait un temps superbe. Sa peau se souvient encore de la douceur de l’air, semblable à la caresse d’un duvet d’oisillon. C’était un vrai jour de printemps, chaud et ensoleillé. La lumière était partout. Il fallait voir comme elle brillait dans les yeux des gens et dans l’éclat vert des feuillages, dans le ciel et dans l’eau des fontaines qu’elle faisait scintiller !

        Hier, comme aujourd’hui, elle a toujours aimé les artifices chauds et rassurants de la lumière solaire. Elle ne saurait plus dire pour quelle raison elle avait eu envie d’aller dans ce parc ce jour-là. Était-ce à cause du soleil ? La réminiscence d’un souvenir ? Ou plus simplement, la joie de vivre qui recommençait à frémir en elle depuis peu ? Mais plus sûrement, c’était l’un de ces mouvements intérieurs inexplicables, de ceux qui font que la vie se remet à aller de l’avant après un temps d’arrêt plus ou moins long. Pour elle, cet intermède avait duré tout un hiver. Convalescente, en ce jour de printemps, c’étaient les premiers pas d’une femme qui se relevait d’un chagrin d’amour, qui foulait cet après-midi-là les allées de Bagatelle. Elle était de nouveau capable de regarder la vie respirer autour d’elle, de sourire, de faire des projets. Les sourires étaient timides, et les projets de faible envergure, mais c’était un début. Un bon début. L’élan de la vie l’habitait à nouveau.

        Des points de lumière artificielle se reflètent sur le noir de l’eau et clignotent comme des étoiles au milieu d’un ciel nocturne. Leurs scintillements sont-ils des signaux ? À travers eux, Simon est-il en train de lui parler ? Comment le savoir ? Appuyée au parapet, elle cherche à apaiser son chagrin et convoque les souvenirs. Elle a encore tant besoin de lui.

        « Simon, tu m’entends ? Ce matin, je suis allée à Bagatelle, parce qu’au fond, à part le columbarium, qui me fait horreur, je ne savais pas où aller pour être près de toi. Il faisait gris et froid, mais dans mon souvenir, la roseraie était telle qu’elle était lors de ce merveilleux jour de juin où nous nous sommes rencontrés. Toutes les roses étaient en fleur. T’en souviens-tu ? Toutes ces couleurs, ces odeurs, c’était comme une ivresse. Je faisais des photos quand tu m’as abordée. De ta voix grave, si particulière, tu m’avais proposé – pensant avoir affaire à une touriste – de me prendre en photo avec la roseraie pour décor. Ton visage était tellement ouvert et ton regard si franc, que j’ai été d’accord sans aucune réticence. Puis, quand les deux clichés ont été faits, tu as dit : “Voulez-vous que je vous montre ma rose préférée ?” Formulée par le grand costaud que tu étais, j’ai trouvé la proposition surprenante. Lunaire et renversante. Elle était si décalée, tellement hors d’âge. J’ai souri, et je t’ai répondu : “Pourquoi pas ?”, me retenant d’ajouter : “Personne ne m’a jamais conté fleurette. Croyez bien que j’en serais ravie, cher monsieur…” Et nous sommes partis côte à côte voir la belle, bavardant presque comme de vieux amis. C’était une rencontre si étonnante, quand j’y repense…

Fin de l'extrait

©Marguerite Rothe

Quatrième de couverture

Rue du Chat-qui-Pêche, c’est une petite histoire qui, si elle fait une courte incursion dans les allées sombres du romantisme, laisse finalement et résolument derrière elle la solitude et le mal-être pour s’achever sur une note toute sentimentale et optimiste.

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