Villa Kérylos • Court récit d'une échappée belle en azur, une autofiction de Marguerite Rothe

Publié le par Marguerite Rothe

Vue de la villa Kérylos à beaulieu-sur-mer, dans la alpes-maritimes en France
Villa Kérylos

Il y a des jours inoubliables. De ceux au cours desquels, alors qu’ordinairement elle nous échappe, se révèle à notre regard et à notre entendement l’essence même des choses et des êtres. Ces heures improbables, notre mémoire se charge de les transmuter en jours ineffaçables, imprégnés de laideur ou de merveilleux. Aujourd’hui, laissons la laideur de côté. Entre tous ces souvenirs inoubliables qui m’habitent, il y a cet épisode saturé d’azur où, un matin, pendant un certain mois de juillet, je me suis rendue à Beaulieu-sur-Mer dans le but d’y faire la visite de la villa Kérylos. Au bout du compte, ce qui ne devait être qu’une excursion sans prétention se révéla être une découverte comme on en fait peu ; admirable, est, je crois, le mot le plus pertinent pour la qualifier. Marquée du sceau de la beauté, cette matinée a façonné dans ma mémoire un souvenir de contemplation pure, de liberté absolue, toutes deux magnifiées par le souffle d’une inspiration foisonnante. Un matin béni, au cours duquel j’ai fait un voyage plus grand et plus fantastique que si j’étais partie tenter l’aventure de l’autre côté de la Terre.

Ce jour faste avait commencé tôt. Avant le lever du soleil. C’était un 11 juillet. L’année ? Peu importe, puisqu’il s’agit ici d’un voyage hors du temps.

        Je me souviens, ce matin-là, dans mon lit, pas encore tout à fait réveillée, en quête d’un peu de fraîcheur, j’ai retourné mon oreiller. J’ai fait ça sans trop bouger, les yeux fermés. Je comptais sur cette économie de moyens pour feinter le sommeil et le rattraper en douce. Mais rien n’y fit. Ni mon corps ni ma conscience ne se sont laissés abuser par ce stratagème aussi vieux que l’histoire des édredons, le temps qui lui était imparti était écoulé. Je ne me rendormirais pas et le savais. C’était à cause de cette balade que je devais faire à Beaulieu-sur-Mer. Depuis la veille, l’idée de cette sortie occupait entièrement mon esprit. Le sommeil ne l’avait pas chassée, bien au contraire. Il devait être assez tôt, car dans la rue, hormis le passage d’une ou deux voitures, tout était très silencieux. La lumière grise qui filtrait à travers les lames des persiennes était celle de l’aube. Une lumière d’un joli gris, presque gai. Un gris harmonisé à la saison d’été.

        Bien qu’ayant peu dormi, je me sentais reposée. L’heure de me lever ne devait pas être loin. Du coin de l’œil, j’ai regardé le réveille-matin. Il m’a confirmé ce dont je me doutais, dans moins d’une heure, le soleil serait debout, lui aussi.

*

         Je suis arrivée à la gare routière à 9 heures passées de quelques petites minutes. Je suis allée directement vers le panneau d’affichage central, pour repérer le quai où je devais attendre mon bus. Avec satisfaction, j’ai vu qu’il y avait plusieurs navettes dans la journée. C’était parfait, au moins, je ne serais pas stressée pour le retour, et, sur place, je pourrais prendre mes aises. Hormis la visite de la villa Kérylos, mon emploi du temps n’était pas préétabli. J’avais décidé de laisser faire les choses comme elles arriveraient. Il y avait dix minutes de battement avant l’arrivée de mon car, alors j’ai repéré un banc, déjà occupé par deux hommes, et je suis allée m’y asseoir. En arrivant, je les ai brièvement salués, mais, tout à leur conversation, c’est à peine s’ils ont remarqué qu’ils n’étaient plus seuls. Ils étaient vieux, très vieux, et bavards comme d’intarissables commères. À deux ou trois mètres de là, un jeune couple qui venait de se retrouver et s’embrassait avec fougue à pleine bouche, avait fait dire à l’un d’eux, la voix empreinte de regrets :

         « Ah là là !… L’amour…

       – Oui, bon, et alors, tu disais ? », lui avait répondu l’autre, un peu agacé et visiblement pas du tout intéressé par la chose.

        Rappelé à l’ordre, Nostalgique avait soulevé sa casquette, passé sa main tavelée sur son crâne dégarni, puis il avait répondu à Terre-à-terre d’un ton résigné, tout en remettant son couvre-chef :

         « Bah oui, des tassements d’estomac, comme j’te disais… Et ça, depuis hier matin… Enfin, c’est pas pire que les coliques vertigineuses que j’ai eues la semaine dernière, ah bah ça, non… »

        Quand leur autobus est arrivé et qu’ils se sont levés pour partir, je les ai suivis du regard. Ils s’éloignaient à tout petits pas précautionneux, un peu voûtés, appuyés sur leurs cannes. Ils étaient vraiment très âgés. Leurs silhouettes n’étaient que faiblesse. À ce moment-là, je me suis demandé comment je serais, moi, à leur âge. Si j’y arrivais, bien sûr. Je me suis surprise à espérer que les tassements d’estomac et autres coliques vertigineuses me seraient épargnés. Cette vieillesse, que je voyais depuis quelques années se rapprocher à grands pas, me faisait un peu peur. Non, pour tout dire, elle me foutait carrément une trouille bleue. J’étais comme un marin qui, après être resté un temps très long sur l’océan, à ne contempler tout au long des jours qu’une étendue toute bleue, rassurante, lisse et sans fin, apercevait un beau matin pour la première fois les reliefs chaotiques d’une terre grise qui se découpaient avec netteté sur l’horizon. Cette vieillesse était encore loin, mais elle était désormais en vue. Inexorablement, je le savais, la distance qui me séparait d’elle serait chaque jour de plus en plus courte. Elle était une terre inconnue, où il faudrait bien, tôt ou tard, accoster. Une terra incognita où tout était possible, le meilleur comme le pire. Il y a des jours comme ça, où la réalité nous rattrape, qu’on le veuille ou non. Ce matin-là, impitoyable comme elle sait l’être, elle était venue me faire un clin d’œil.

Fin de l'extrait

©Marguerite Rothe

Villa Kérylos autofiction de marguerite rothe

 

Sur Amazon : Villa Kérylos, court récit d'une échappée belle en azur

_______________________________________________________________

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :