Cérès Franco et l'art brut : passion d'une vie | Article 1/3

Publié le par Marguerite Rothe

La première fois que j'ai vu la collection de Cérès Franco, c’était à Lagrasse, en 2005. Avant ce jour d’août ensoleillé, si je connaissais l’art naïf et quelques œuvres de Dubuffet, l’art brut m’était plus ou moins inconnu. Jusqu’à ce que l’ami d’une de mes relations – une artiste qui, cette année-là, avait loué un local dans la Cité à Carcassonne pour promouvoir son travail, et pour qui j’avais fait office d’assistante bénévole le temps d’une saison -,  me mette au parfum en me parlant de l'art brut, que lui-même appelait « art singulier », et de Cérès et son incroyable collection. « Fabuleuse, me dit-il, et à un jet de pierre de chez toi, en plus ! » Quelques jours plus tard, j’étais sur la route de Lagrasse, enthousiasmée d'aller à la rencontre d'une nouvelle expérience.

    Mon instinct ne m'avait pas trompé, ce fut une authentique trouvaille ; de celles qui rendent l’être intérieur tout joyeux lorsqu'il découvre une nouvelle opportunité d’aventure intellectuelle. Un sentiment merveilleux, proche de celui que l'on éprouve enfant face à un nouveau jouet. Une nouvelle activité. J’étais revenue de ma balade l’esprit empli de couleurs et de symboles. Et peut être un peu aussi, je dois dire, impressionnée par la personnalité forte et exigeante de l'hôtesse de ce musée très particulier.


Née à Bagé, en 1927 dans l'état de Rio Grande do Sul au Brésil, Cérès Franco s’installe à Paris en 1951 après des études d'Histoire de l'art faites aux États-Unis. Elle a vingt-quatre ans.

     Cérès Franco est une toute jeune femme lorsqu’elle tombe en amour pour l’art, et la peinture en particulier. C’était au Brésil – New York n’était pas encore en vue, et la France infiniment loin. Elle explique comment, dans le film documentaire réalisé par sa petite-fille Clémence Hardouin. Le déclic se produit, dit-elle, après une visite chez un jeune peintre brésilien originaire comme elle de Bagé. Bien sûr, elle avait déjà eu l’occasion de voir – entre autres – des expositions de Candido Portinari, de Di Cavalcanti, de José Pancetti, tous des pointures de l’art brésilien. Soit dit en passant, Un paysage d’Itapuã daté de 1953 - Ici de José Pancetti, est une puissante merveille qui propulse immédiatement l’observateur dans les régions inexplorées de son intériorité ; pour ma part, voyant cette œuvre pour la première fois, le nom de Nicolas de Staël m’est instantanément venu à l’esprit. Donc, pour revenir à mon sujet, oui, ce sont des expositions de très grands peintres que la jeune Cérès a l'occasion d'admirer. Sauf qu'il ne se passe rien. Elle le dit elle-même, chaque fois, elle ne comprend pas vraiment ce qu’elle voit. La communion de son âme avec celles des créateurs dont elle regarde les œuvres ne se produit pas.

     Chez ce jeune peintre donc, encore une fois et malheureusement, ce qu'elle voit ne l'atteint pas. Et s’exclame même à la vue d’une de ses toiles : « Oh, quelle horreur ! » Il s’agit d’une œuvre expressionniste. La représentation d’une femme de condition modeste occupée à laver du linge au bord d’une rivière. La réponse de l’artiste ne se fait pas attendre. « Mais est-elle idiote ? N’a-t-elle rien compris ? » (dixit Cérès Franco herself, qui raconte l'anecdote.) De fait, la jeune Cérès ne comprend pas le pourquoi de ces mains et de ces pieds énormes, sans grâce, portrait réaliste d'une lavandière. Mais ce jeune peintre est un ami ; vous savez, de ceux qui vous rattrapent par le colback au moment où vous allez chuter. Et c’est encore en ami qu’il ouvre pour elle, comme autant de trésors, ses livres d’art. Geste universel de ceux qui sont animés par une passion. Par une connaissance qu'ils jugent bonne à transmettre, et qui peut-être engendrera à son tour une nouvelle passion. Parce que c'est ce qu'il advient du beau, du bon, et du bien. Déjà, l’on est dans le partage. Ce partage si cher au cœur de Cérès Franco. Or donc, dans ces livres aux trésors, forcément magnifiques, notre future collectionneuse découvre Van Gogh, dit-elle. Mais aussi, très probablement, les univers violemment colorés des Derain, Cézanne, Seurat, et tous les autres, tant d’autres. Suivent logiquement les grands peintres de la Renaissance. Et qui sait, peut-être aussi l'extraordinaire peinture flamande ? Le trésor est inépuisable. Il commence à l’aube de l’humanité et se poursuit encore de nos jours. Partir à la découverte de l’art, c’est comme la lecture. Chaque livre, chaque auteur dévoile, de bibliographie en bibliographie, pour les lecteurs avides et curieux que nous sommes, des horizons jusqu'alors à peine entrevus, voire même méconnus pour la plupart ; avec au bout, immanquablement, une nouvelle perspective, un nouveau voyage à entreprendre. Alors, oui, quel fameux ami que voilà !

     La découverte est décisive : elle veut, elle doit étudier l’Histoire de l’art. Et ce n’est pas à Rio, qu’elle va pouvoir entreprendre cette tâche. Non, l'endroit ad hoc, c'est New York City. Est-ce que son objectif a été facile ou non à mettre en œuvre ? De cela, Cérès Franco n’en parle pas. Mais New York ➺ Rio de Janeiro, cela représente plus de sept mille kilomètres entre les deux mégapoles. Nous sommes en mil neuf cent quarante-huit et, j’imagine que les parents à cette époque, aussi tolérants fussent-ils, ne laissaient pas leurs filles partir si loin du foyer familial.

     Quoi qu’il en soit, la jeune Cérès va partir étudier l’Histoire de l’art à New York.

(à suivre)

Partie 2 ici  

Partie 3 ici 

©Marguerite Rothe

 


 La Coopérative - COLLECTION CÉRÈS FRANCO

Village du livre à Montolieu - Aude


Crédit photographique et sources documentaires (pour l'essentiel) :

Pour le bandeau, j'ai utilisé un portrait de Cérès Franco réalisé par le photographe Michel Lunardelli, ainsi qu'une reproduction d'une œuvre de Macréau.

http://www.lacooperative-collectionceresfranco.com/galerie

https://vimeo.com/122620330  ⊕  Extrait du film documentaire de Clémence Hardouin.

https://www.lagoradesarts.fr/Rencontre-avec-Ceres-Franco.html

https://www.rivaisjeanine.com/  ⊕ Le site de Madame Jeanine Rivais est un trésor, et mérite le détour ! 

http://culturebox.francetvinfo.fr/arts/peinture/du-naif-bresilien-a-l-art-contestataire-la-collection-d-une-vie-de-ceres-franco-226293

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Sélection (forcément arbitraire) de l'exposition L'Internationale des Visionnaires, que les visiteurs peuvent admirer à La Coopérative de Montolieu, dans l'Aude. 280 œuvres de la Collection Franco, et 20 œuvres issues de la Collection Cordier, du Musée National d'Art Moderne y sont présentées.

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Publié dans Les Arts, Dossiers

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