Cérès Franco, point de chute : La Coopérative | Article 3/3

Publié le par Marguerite Rothe

Entre sa première exposition en 1962, et l'année où elle va ouvrir sa galerie, Cérès Franco voyage beaucoup. Elle organise des expositions à Madrid, Haarlem (Pays-Bas), Moscou, Varsovie, à São Paulo. À Rio de Janeiro, elle présente deux années de suite, deux grandes manifestations avec des peintres du mouvement de la Nouvelle Figuration : Opinio 65 et Opinio 66. Des expositions dont les thèmes sont  « discrètement » politiques, parce qu’en aucun cas, il ne faut attirer l’attention des militaires.  Pour l’anecdote,

il faut savoir que le titre de ces expositions est emprunté à celui d'une pièce de théâtre présentée à Rio, juste après le coup d'état militaire en 1964. C’est un temps où sur le continent sud-américain, les dictatures fleurissent comme autant de fleurs vénéneuse, tandis que la Guerre Froide fait rage entre les États-Unis et l’ancien bloc soviétique. Bien évidemment, Cérès Franco organise aussi des expositions en France, notamment à Paris. La plus remarquable d’entre elles, intitulée Formes et Magie, est installée au bois de Boulogne en 1963 sous l’égide de Jean Cocteau.

ex-voto brésiliens musée d'art brut la Coopérative à Montolieu
Ex-voto brésiliens

C’est pendant ces années-là que Cérès Franco découvre la peinture naïve brésilienne. Séduite par les couleurs et les thèmes, elle la fera découvrir à son tour dans une grande exposition d’Art Naïf à Paris. Exposition qu’elle agrandira pour la présenter à Moscou, puis à Varsovie. Les masques et les ex-voto de l'art vernaculaire mexicain, qu’elle découvre à la même époque, seront eux aussi brillamment exposés. Aujourd’hui, les visiteurs peuvent en admirer une partie à La Coopérative à Montolieu, dans l’Aude. C'est en 1972 que Cérès Franco ouvre à Paris sa propre galerie, au 58 de la rue Quincampoix, et qu'elle nomme... L'Œil de bœuf. La même année, mandatée par le gouvernement brésilien pour sélectionner des artistes qui participeront à la troisième Triennale d’art naïf à Bratislava, elle obtiendra le Prix de la Meilleure Sélection Nationale.

Galeriste à l’extrême limite de la dissidence dans le monde l'art, elle fait le choix de s'intéresser essentiellement aux artistes de la Nouvelle Figuration, à ceux du groupe CoBrA*, à ceux de l’art brut, mais aussi aux Naïfs et aux autodidactes. Elle croit en eux. Elle croit en son instinct. C’est peut-être ce même instinct qui guide les pas de Cérès Franco sur la Rive Droite de la Seine, lorsqu’elle cherche un lieu pour établir sa future galerie. Le fait est que cinq ans plus tard, à deux artères de la rue Quincampoix est inauguré en 1977, le Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou ; plus connu sous le nom de « Centre Beaubourg », ou tout simplement « Beaubourg ». Un musée d’art contemporain qui conserve avec le MoMa à New York, et de la Tate Modern à Londres, l’une des trois plus importantes  collections d’art moderne et d’art contemporain dans le monde. Chance ou flair ? Peu importe. Pour ma part, j'aime bien l'idée d'une « bonne étoile ». Cérès Franco va rester rue Quincampoix pendant près de vingt-cinq ans. Et pendant tout ce temps, comme elle l’explique elle-même dans une vidéo, elle va vendre, mais surtout, elle va acheter. Même à crédit, parfois. Tout ce qu’elle aime, tout ce qui la fait vibrer, entassant les œuvres partout chez elle, partout il y avait de la place. On imagine le problème, puisque en termes de volumes, une collection d’œuvres d’art n'est en rien comparable avec une collection de boîtes d’allumettes !


village de Lagrasse dans l'Aude

Au tout début des années 90, Cérès Franco, critique d'art, commissaire d'exposition, galeriste, découvreuse de talents, collectionneuse, choisi de s’installer à Lagrasse, dans un joli village médiéval de l’Aude. Elle y acquiert une maison : « Le casino » –  un lieu de réunion où autrefois les notables venaient jouer aux cartes –,  qu’elle restaure en vue d’y installer une partie de sa collection. On est en 1994. Hélas, avec le temps, la Maison du Casino se révèle trop petite. Ce qui va la conduire quelques années plus tard, à en acheter une seconde – la Maison de la Promenade – afin d'y installer le reste de sa collection. J’ai visité ces deux maisons, et je peux dire sans exagérer que c’était réellement impressionnant. Époustouflant. Il y avait des œuvres (peintures, sculptures, ex-voto, masques, etc.) absolument partout. Dans tous les coins. À touche-touche sur les murs, où tout espace était occupé. Moi qui ne connaissait guère l’art brut à cette époque, eh bien cette fois-là j’ai été copieusement servie ! Cérès Franco dit qu’elle a tout donné à la peinture. Comment ne pas la croire, en visitant les deux "maison-musée" de Lagrasse ?

maison musée de Cérès Franco à Lagrasse dans l'Aude
Maison-musée de Cérès Franco à Lagrasse

 

 

Depuis longtemps, le souhait de Cérès Franco était de faire don de sa collection. Or, en 2013, son vœu est sur le point de se réaliser. Dans des salles réaménagées du musée des Beaux-arts de Carcassonne, une première partie de sa collection est présentée, soit 500 œuvres. L’exposition est une réussite. La donation doit se faire en trois parties, afin de permettre à la municipalité de faire les travaux nécessaire pour accueillir le restant de la collection. Les termes juridiques et la planification de la mise en place de la donation sont finalisés. Hélas, cent fois hélas, car c’était sans compter sur des élections, suivies d'un changement de municipalité. Car au prétexte de raisons économiques impossibles à prendre en charge, le nouveau maire refuse la collection Franco, soit un trésor de 1500 pièces d’art brut et naïf provenant du monde entier, ainsi qu’un important fond documentaire couvrant les années 1960 – 2000. Un camouflet. Je n’arrive pas à imaginer le degré de déception qu’ont dû ressentir Cérès Franco, ses proches, ainsi que tous ceux qui s'impliquaient depuis des années pour que ce beau projet voie le jour.

Un peu plus haut, j’évoquais une hypothétique protection placée au-dessus de la tête de Cérès Franco. Eh bien, quand je vois la suite de la triste mésaventure carcassonnaise, je me dis que cette « bonne étoile » existe peut-être réellement. En l’occurrence, elle se nomme Henri Foch. Car lorsque celui-ci – banquier pour BNP-Paribas  – apprend la défection de la nouvelle municipalité, il est tout simplement révolté. « Il m’a semblé alors que se jouait là une caricature de la bipolarisation clanique de la vie politique française. Cela m’a révolté. » dit-il, lors d’un interview au Journal local l’Indépendant  (voir ici). L’homme de la banque sait ce qui est en jeu. Il connaît Cérès Franco et son extraordinaire collection, découverte quelques années plus tôt dans les maisons-musée à Lagrasse. Henri Foch est un banquier, mais il est aussi un amoureux de l'art. Et il a beaucoup d'admiration pour Cérès Franco qui, toute sa vie, a pris le risque de soutenir des artistes qui créaient en dehors des règles académiques. De croire indéfectiblement en eux. Aussi se fait-il mécène, et achète l’ancienne cave coopérative viticole de Montolieu. Une belle bâtisse de style Art Déco, construite en 1938 sous l'égide d'une association de propriétaires viticulteurs. Restaurée, devenue musée, elle s’est glissée dans son nouveau rôle comme si elle avait toujours présenté de l’art. Et, curieusement, quelque chose fait que dans ce musée, il règne une chaleur, un bien-être impalpable. Comme si les esprits du vin et des muses faisaient silencieusement la fête pendant que les visiteurs se laissent absorber par le mystère des œuvres exposées.

FIN

©Marguerite Rothe

Partie 1 ici     

Partie 2 ici    

Cérès Franco, point de chute : La Coopérative | Article 3/3
Cérès Franco, point de chute : La Coopérative | Article 3/3

*CoBrA : acronyme de : Copenhague, Bruxelles, Amsterdam ; les premières lettres du nom des villes de résidence de la plupart des membres fondateurs du mouvement.

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Crédit photographique et sources documentaires (pour l'essentiel) :

Pour illustration en début d'article, j'ai fait une capture d'écran du catalogue en ligne  de l'exposition 2015. Il s'agit de l’œuvre de François Polad (Sans titre 1967, mannequin peint à l'acrylique).

http://www.lacooperative-collectionceresfranco.com/galerie

http://culturebox.francetvinfo.fr/arts/peinture/du-naif-bresilien-a-l-art-contestataire-la-collection-d-une-vie-de-ceres-franco-226293

https://www.rivaisjeanine.com/  ⊕ Le site de Madame Jeanine Rivais est un trésor, et mérite le détour ! 

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Publié dans Les Arts, Dossiers

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