Le déclin du courage, d'Alexandre Soljénitsyne

Publié le par Marguerite Rothe

Le discours de Harvard, le déclin du courage, Alexandre Soljénitsyne

Pour qui n'a pas de connaissances suffisantes de la vie sociale, économique, et surtout politique de la Russie tombée sous la coupe du communisme au vingtième siècle – ce qui est mon cas –, les écrits d'Alexandre Soljénitsyne ne sont pas d'un abord facile. Ajoutez à cela (notamment pour L'archipel du Goulag) les sigles ou les  acronymes de multiples organisations, un nombre considérable de noms propres, tant de lieux, comme de villes ou de personnes compliqués à retenir, et vous avez les raisons pour lesquelles, à mon très grand regret, j'ai dû faire l'impasse sur les écrits de Soljénitsyne. Jusqu'à il y a peu.

Jusqu'à ce qu'un article lu sur Internet ranime ma curiosité et provoque de nouveau l'envie de lire cet immense auteur. Considérant ce que je venais de lire, je me suis dit qu'avec un discours de 50 pages à l'intention des Occidentaux, le risque était quasi nul pour que je me vautre une nouvelle fois. De fait, je ne me suis pas trompée.

Pour vous parler du livre Le déclin du courage, j'ai choisi de le faire avec une sélection de citations. J'ai porté mon choix sur de courts passages qui, en même temps qu'ils trouvent un fort écho en moi – réflexion, prise de conscience, évidence –, me paraissent également cerner au plus près l'intellectuel, l'homme spirituel, et le visionnaire qu'était Alexandre Soljénitsyne. Visionnaire ? Pour une fois, le bandeau promotionnel de l'éditeur n'est pas de l'enfumage. Car tout au long de la lecture de ce texte, je n'ai cessé  de recentrer ma lecture sur le fait que ce discours avait été écrit en 1978... et non l'année dernière. Alors visionnaire ? Oui, assurément, sans aucune espèce d'hésitation.

Peu d'hommes de très grande envergure  intellectuelle et spirituelle naissent pendant la durée d'un siècle. Alexandre Soljénitsyne est un de ceux-là. Lire Le déclin du courage a été une très belle expérience de lecture. J'espère qu'il en sera de même pour vous.

Le bien-être (p. 24)

"Lorsque les États occidentaux modernes se sont constitués, ils ont proclamé le principe suivant : le gouvernement doit être au service de l’homme, et l’homme vit sur cette terre pour jouir de la liberté et chercher le bonheur […] Chaque citoyen a reçu la liberté tant désirée, en même temps que la quantité et la qualité de biens matériels qui auraient dû assurer son bonheur.[…] Chacun se voit assurer l’indépendance par rapport à de nombreuse pressions étatique, la majorité dispose d’un confort dont nos pères et nos grands-pères n’avaient aucune idée, on peut désormais élever la jeunesse dans l’esprit des nouveaux idéaux, en l’appelant à l’épanouissement physique et au bonheur, en la préparant à posséder des objets, de l’argent, des loisirs, en l’habituant à une liberté de jouissance presque sans limites. […] Même la biologie sais cela : il n’est pas bon pour un être vivant d’être habitué à un trop grand bien-être. Aujourd’hui, c’est dans la vie de la société occidentale que le bien-être a commencé de soulever son masque funeste."

Un non-modèle (p. 44)

"Il est des avertissements symptomatiques que l’Histoire adresse à une société menacée ou périssante : par exemple le déclin des arts ou l’absence de grands hommes d’État. Les avertissements se font parfois palpables, directs : le cœur de votre démocratie et de votre civilisation est resté privé d’électricité durant quelques heures, tout au plus, et voici que soudain jaillissent des foules de citoyens américains, pillant et violant. Telle est la minceur de la pellicule ! Telles sont la fragilité de votre structure sociale et son absence de santé interne. Ce n’est pas demain ou un jour qu’elle arrivera, elle est déjà engagée, physique, spirituelle, cosmique ! – la bataille pour notre planète livrant l’assaut décisif, déjà marche et fait sentir la pression le Mal universel, et vos écrans, vos publications sont remplis de sourires de commande et de verres levés. Cette liesse, c’est pourquoi ?"

La perte de la volonté (p. 51)

"Mais aucun armement, si grand soit-il, ne viendra en aide à l’Occident tant que celui-ci n’aura pas surmonté sa perte de volonté. Lorsqu’on est affaibli spirituellement, cet armement devient lui-même un fardeau pour la capitulard. Pour se défendre, il faut être prêt à mourir, et cela n'existe qu’en petite quantité au sein d’une société élevée dans le culte du bien-être terrestre."

Quatrième de couverture :

discours de harvard alexandre soljénitsyne le déclin du courage

Le 8 juin 1978 Alexandre Soljénitsyne disait aux étudiants de l'université de Harvard : « Non, je ne peux pas recommander votre société comme idéal pour transformation de la nôtre. (…) Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. À l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. »

 

Biographie succincte

Alexandre Issaïevitch Soljénitsyne est né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk (Russie). Mobilisé en 1941 dans les rangs de l’Armée rouge, il est arrêté à la veille de la victoire pour avoir prétendument insulté Staline dans une lettre à un ami, et purgera huit ans de détention et trois de relégation. En 1962, la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch, peinture véridique de l’univers du Goulag jusque-là tabou, révèle un écrivain au monde entier. Le Premier Cercle puis Le Pavillon des cancéreux assureront sa gloire. Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1970. En décembre 1973, paraît à Paris (en version russe) L’Archipel du Goulag, tableau de la terrible répression exercée en Union soviétique sur des millions de citoyens. Le scandale est énorme : en février 1974, Soljénitsyne est déchu de sa citoyenneté et expulsé de son pays : il se fixera d’abord en Suisse puis aux États-Unis. À la chute de l’URSS, sa nationalité lui est restituée et il rentre en Russie, près de Moscou, où il vivra jusqu’à sa mort, survenue le 3 août 2008.

  • 72 pages (50 p. pour le discours, 12 pour la préface ; le restant étant pour la Table et les pages liminaires)
  • Livre broché (pas de format électronique)
  • 9, 90 euros
  • Éditions Les belles lettres

Préface de : Claude DURAND, Traduit par : Geneviève JOHANNET, José JOHANNET

__________________________________________________________________________

Publié dans Non-fiction, Témoignages

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :