Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie

Publié le par Marguerite Rothe

Couple avec un petit personnage inspiré, 1956 - Pierre Bettencourt _ bandeauMa découverte de Pierre Bettencourt est toute récente. Elle a eu lieu lors de la première visite que j'ai faite au musée La Coopérative, à Montolieu, où j'étais allée pour admirer l'incroyable collection d'art brut de Cérès Franco. Mon parcours était presque terminé, lorsque je suis tombée nez-à-nez avec une œuvre qui m'est apparue comme spectaculaire.

C'était un grand tableau en relief, composé de pierres et d'autres matériaux que je n'ai pas tous  identifiés sur le moment, tant le sujet et la manière de l'artiste frappèrent mon esprit. Il s'agissait de La mort de Socrate, de Pierre Bettencourt.

Composition de Pierre Bettencourt , La mort de Socrate 1957 , art brut, art singulier
La mort de Socrate, 1957

La mort de Socrate [1957] • Technique : assemblage d'écailles de pomme de pin, coquille d’œuf, morceaux de porcelaine, craie, ardoise, store roulant japonais, planchette de bois, bol en faïence, carreaux de céramique, fibres de noix de coco, silex sur contreplaqué – 145,5 x 126,5 x 9,8 cm.

L'aspect « brut » du tableau, sa profondeur, et sa présence physique dans l'espace ne sont malheureusement pas visibles, pas plus qu'ils ne peuvent être ressentis via une photo, mais ils sont bien réels lorsqu'on se trouve devant lui. Regardant cette œuvre pour la première fois, ce qui m'a le plus fasciné, c'est la sérénité du masque mortuaire de Socrate, que l'artiste est arrivé à saisir avec le seul assemblage de quelques pierres. J'ai trouvé la performance prodigieuse. Je ne le savais pas encore, mais les autres tableaux de Bettencourt auraient sur moi le même impact.

Je terminais mon parcours par la visite de la petite librairie du musée. Je voulais m'acheter un ouvrage sur la Collection Franco dans l'idée de prolonger le plaisir de cette belle visite. En fait, j'y trouvais un livre broché composé de fac-similés en noir et blanc et en couleurs, Stani à Cérès, lettres d'un ami, issus de la correspondance de Cérès Franco et Stani Nitkowski. Un coup de cœur. Je prenais également dans la pile mise à disposition, un livret de l'exposition précédente « En grand format ». Ravie de mes trouvailles, au moment où j'allais partir, j'aperçus, toute seule, perdue sur une étagère, une monographie intitulée Idoles et hauts-reliefs aux éditions L’œuf sauvage, de Pierre Bettencourt. Ah ! Re-coup de cœur 💕

livre Idoles et hauts-reliefs, de Pierre Bettencourt, aux éditions de l'oeuf sauvage.

Il n'y a que des rendez-vous...* Exactement, car ce jour-là, je devais rencontrer Pierre Bettencourt.

La jeune responsable, à qui je j'expliquais mon coup de foudre pour La mort de Socrate,  m'apprit qu'en réalité, cette œuvre ne faisait pas partie de la collection Franco, mais était issue de la donation Daniel Cordier faite au Centre Pompidou, et que sa présence ici était le résultat d'un prêt inter-musées.

« D'ailleurs, une exposition de quelques œuvres est actuellement visible, ici même, à Montolieu, au Musée des Arts et Métiers du Livre », me dit-elle en me remettant mon ticket de CB, puis de me montrer l'affiche de l'expo. Il était tard, je n'avais plus le temps pour une autre visite, mais mon agenda venait subitement de s'enrichir d'un rendez-vous...

affiche de l'exposition "manifestement singulier" consacrée à Pierre Bettencourt à Montolieu.

"Les joies de la lecture sont infinies. On commence par lire un auteur, puis, de notes en notes, celui-ci vous renvoie à un autre auteur, qui lui-même vous renvoie encore à un autre, et cet autre, encore à un autre, et ainsi de suite. Et voilà que de bibliographies en bibliographies, on se retrouve à des milliards d’années-lumière du livre originel. C’est (l’Histoire) sans fin. C’est magique, c’est inépuisable. C’est essentiel. Ignorer les livres et leur contenu, c’est comme passer à côté d’un trésor inestimable."

Intimes... Écrits sur les vagues du temps – © M.R.

Je sais, ça paraît prétentieux de citer ses propres écrits, mais je crois que cette réflexion synthétise bien mon état d'esprit en matière de découverte intellectuelle ; ici, pour les livres, elle peut bien évidemment être étendue à l'art, et même à toute autre démarche qui vise à la recherche de la connaissance, la curiosité de l'esprit n'ayant aucune limite. La découverte de l’œuvre de Pierre Bettencourt est l'aboutissement d'un cheminement très similaire. Et, de la même manière que la collection Cérès Franco m'a ouvert une porte sur l'univers de Pierre Bettencourt, vers quels mondes son art à lui me conduira-t-il ?

*Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous (Paul Éluard) 


MANIFESTEMENT SINGULIER

Lettres imprimerie Musée de Montolieu.

Pierre Bettencourt aurait sûrement été très heureux de voir ses œuvres exposées dans ce musée de province, parmi les presses à bras rotatives, les fondeuses de caractères et autres caractères mobiles en plomb. Car en plus d'être peintre, sculpteur et poète, Pierre Bettencourt était également typographe et éditeur. Au reste, les visiteurs de « Manifestement singulier », peuvent voir exposés sous vitrine, plusieurs exemplaires des livres de cet artiste à la personnalité riche et complexe. Seuls ne figurent pas ses textes érotiques, qu'il publiait sous le pseudonyme de... Jean Sadinet^^ En plus de ses œuvres, Pierre Bettencourt a également publié Antonin Artaud, Francis Ponge, Henri Michaux, Bernard Collin, Jean Dubuffet, Jean Paulhan, Malcolm De Chazal ; que du beau monde, et tous des amis. Henri Michaux, qui écrira le texte de présentation de sa première exposition « Hauts-reliefs » à la galerie René Drouin en 1956, témoigne de cette amitié :

"Ceux qui aiment le pain parfaitement blanc, qu’ils n’entrent pas ici : Peinture impure. Chargée, obsédée, possédée. […] Peinture pour que succubes et fantômes se substantialisent et restent. Ici s’établissent les monstres patients, inflexibles, à la pensée unique, attendant d’être satisfaits, le juge dur aux traits de pierre, le témoin froid comme le meurtre, le double impassible, qui à travers les actes et les événements de la vie regarde uniquement le destin, qui s’accomplit sans un plis."

Henri Michaux

Écrivain talentueux, plasticien inventif et génial, Pierre Bettencourt esquivera le succès jusqu'à la fin de sa vie. À ce jour, rien n'a changé. L'entièreté de son œuvre est toujours aussi confidentielle. Il est aisé de penser que cet homme, libre de toute contrainte financière, n'était un « artiste » que par désœuvrement ou snobisme. Un pareil jugement serait très loin du compte. Sa personnalité, qui se reflète à travers ses écrits – une plume élégante, soutenue par un esprit qui chevauchait allègrement des horizons parfaitement inatteignables pour beaucoup d'entre nous –, ses tableaux et ses sculptures, était bien trop complexe pour que cet homme fut un dilettante. Pierre Bettencourt était un authentique artiste plasticien, pourvu d'un talent d'écrivain peu commun. Et comme tous les véritables poètes, je suis bien certaine qu'il avait l'oreille des dieux.

« Gardez-vous donc de me découvrir, de me mettre à une place bien définie ; voulant me montrer, vous ne montrerez personne et comme du roi nu, l’on se moquera de vous. »
Éditions Finitude
Pierre Bettencourt, l'illustre inconnu

L'exposition

L'exposition se trouve au premier étage du musée, parmi des meubles garnis d'antiques machines à écrire, et de tables-vitrines remplies de lettres mobiles en plomb rangées en alignements impeccables. Répartie sur trois salles, la surface d'exposition n'est pas très grande, ce qui lui confère un caractère intime. L'atmosphère est propice à la rêverie. De ces voyages que l'esprit se plaît à faire, surtout en un lieu si tranquille et en si bonne compagnie. Ici, les tableaux et les pastels semblent chez eux. Au fur et à mesure de ma déambulation, je remarque que l'exposition a été pensée pour donner au public l'idée la plus représentative possible de l’œuvre de Pierre Bettencourt : pastels, hauts-reliefs et tableaux se succèdent sous mon regard curieux. Je suis totalement émerveillée par ce que je vois. Les pastels, violemment colorés, racontent des choses étranges. Comme Le mangeur de cervelle (1992). Peut-être, me dis-je, est-ce une réminiscence de l'un de ses voyages fantastiques faits au temps de sa jeunesse ? J'apprendrais plus tard, en faisant mes recherches documentaires, que l'homme a écrit le récit d’un voyage fait en Océanie, aux Nouvelles-Hébrides, en 1951 : Séjour chez les Big Nambas. Ethnie dont il se dit qu'autrefois, elle était cannibale... Et puis il y a les hauts-reliefs. À la vue des résultats, la simplicité des matériaux m’apparaît rien moins qu’extraordinaire. Coquilles d’œuf, éponge, toile brute, grains de maïs, clous, ardoise, silex, carreaux de terre cuite, et que sais-je encore... L'imagination de l'artiste est sans limite, semble-t-il. Elle est à la mesure de l'offrande de la Terre : riche, luxuriante, et quasiment perpétuelle. L'expression « faire feu de tout bois » est pour lui. Spécifiquement. Mais les matériaux ne font pas l’œuvre. Car de chaque haut-relief pétri de symbolisme, c'est la personnalité de Pierre Bettencourt qui jailli et s'exprime ; elle est originale, poétique, nourrie de mythologie, fantasque, et fortement empreinte de sexualité, elle-même dépendante d'une grande spiritualité.

"Dans ma tête, j'adorais à la fois Dieu et les fesses. Et je voyais dans cet accord, un signe de sa bonté." In Idoles et hauts-reliefs p. 46

tableau réalisé avec des cailloux, Pierre Bettencourt, le jongleur.

 Le Jongleur, 1954 - Cailloux et coquillages sur bois - Pierre Bettencourt

"Après les papillons, vinrent les œuvres composées avec des silex. Ils [les silex] me proposèrent eux aussi des éléments préfabriqués dont il n'était pas question de retoucher les formes. Tout l'art était de les introduire dans un contexte plus cohérent que celui du sol, [...] Il fallait les faire parler." Idoles et hauts-reliefs p. 12

Art brut, art singulier,

 

 

 

J'aurais aimé voir les obélisques. Enfin, au moins un... Car la série est aussi exceptionnelle que les hauts-reliefs. Commencée à soixante-quinze ans passés, Pierre Bettencourt raconte dans Idoles et hauts-reliefs, avec quel enthousiasme il s'est lancé dans cette nouvelle entreprise de création. Heureux homme...

Ce même homme qui, dans sa toute première jeunesse, parce qu'il doutait d'être un jour édité, fit l'achat d'une presse pour fabriquer lui-même ses livres.

Et, c'est toujours ce même homme qui mit un point d'honneur à ne pas « faire carrière ». Un homme rare...

©Marguerite Rothe


Pierre Bettencourt • Capture écran de la vidéo de Linda Tahir Christophe Champclaux

Pierre Bettencourt est né le 28 juillet 1917 à Saint-Maurice-d’Ételan, en Seine-Maritime, et est mort à Stigny, dans l’Yonne, le 13 avril 2006.


Ressources documentaires :

Site de Montolieu,  Village du livre

Site du musée La Coopérative

Site de Pierre Bettencourt

Site Centre Pompidou (page P. Bettencourt)

Capture du portrait de Pierre Bettencourt dans la vidéo : À propos de L'intouchable de P. Bettencourt

Interview de P. Bettencourt "Les grandes largeurs d'un fabuliste",   pour le site Le Matricule des anges. Toujours sur ce site, sont proposés des articles critiques de grande qualité sur quatre romans de P. Bettencourt.

Crédit photographique : ©Service de la documentation photographique du MNAM -  Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP - ©Adagp, Paris - ©Philippe De Gobert.


Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie
Pierre Bettencourt, assembleur de pierres et faiseur de poésie

À noter :

Dans ce diaporama, seules les reproductions Le dieu d’or 1961 et sa photo de détail – Le roi prisonnier 1958 – La mort et l’amour 1957, ne figuraient pas dans l'exposition « Manifestement singulier » ; en revanche, ces clichés sont en bonne place dans le livre Idoles et hauts-reliefs, présenté plus haut. Sinon, toutes les prises de vue sont de moi (ce qui explique qu'elles ne sont pas très bonnes) 🙃

Publié dans Les Arts

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :