L'affaire du Dahlia noir, de Steve Hodel 2/3

Publié le par Marguerite Rothe

 Qui était George Hill Hodel ?

Enfant prodige, en 1916 — déjà auteur de plusieurs compositions musicales — il donne son premier récital dès l’âge de neuf ans. Doté d’un quotient intellectuel de 186, George Hill Hodel avance à pas de géant dans la vie.

Alors qu’il n’a que quinze ans, il décide d’entamer une carrière d’ingénieur chimiste à l’Institut de technologie de Pasadena (CalTech). Cependant, il n'y reste qu’une année, se faisant renvoyer possiblement à cause d’un scandale sexuel ou parce qu’il jouait au poker. Dans un cas comme dans l’autre, le garçon est précoce. Il exercera un temps le métier de journaliste, puis se dirigera vers des études de médecine, qu'il mènera brillamment à terme. Tout d'abord éminent vénérologue, il sera élevé en 1942 à la fonction de chirurgien (p. 543), et plus tard, c'est comme psychiatre qu'il exercera. Mais c'est comme homme d'affaire, très connu et reconnu par ses pairs dans la prospection des marchés, qu'il finira sa vie. Marié quatre fois, il sera père de dix enfants. En 1947, George Hill Hodel est ce que l'on appelle "une figure", à Hollywood.

 

Après ses études de médecine à San Francisco, il retourne à Los Angeles où il ouvre un cabinet médical et installe sa femme Dorothy Harvey, (dite Dorero, pour la différencier de sa première épouse, qui se prénomme elle aussi Dorothy) et ses enfants dans la célèbre maison John Swoden, conçue par l'architecte Frank Lloyd Wright, Jr. Maison plus communément appelée "Franklin House" par la famille Hodel.

Une demeure propre a éblouir les jeunes et belles femmes venues de leurs provinces ou campagnes pour tenter leur chance à Hollywood, et devenir elles aussi, l'une de ces merveilleuses actrices qu'elles admirent dans les journaux et les magazines, ou sur les grands écrans des salles obscures.

Séduisant, riche, très en vue dans les hautes sphères de la société hollywoodienne, George Hill Hodel compte parmi ses amis des hommes influents et des artistes, dont Man Ray. Un Man Ray qui, selon Tamar Hodel, la photographiera nue alors qu’elle n’a que treize ans. L’homme lui déplaisait, et selon ses propres mots disait de lui : « Ce n’était qu’un énième vieux cochon ». Elle n’aimait pas davantage le grand ami de son père, John Huston  – le premier mari de la mère de l’auteur –, qui lui, dans une salle de bains de la Franklin House, tentera de la violer alors qu’elle n’a que onze ans. Onze ans... C’est Dorero, la mère de l’auteur, qui interviendra et la « sauvera ».

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Le scandale d'Hollywood

À quatorze ans, Tamar Hodel en paraît vingt (ci-dessus, sur la troisième photo en partant de la gauche, elle a 17 ans), explique son demi-frère Steve Hodel dans son livre. Donc Tamar Hodel a le physique d'une jeune femme et se comporte comme telle. Vous allez comprendre tout de suite pourquoi. La mère de Tamar, qui vient de se remarier, envoie sa fille passer l'été 1949 chez son père. À la fin de cette année-là, Steve Hodel dit que la vie telle qu'ils la connaissaient et l’appréciaient prenait fin. Il avait dix ans. Et ne comprendra que beaucoup plus tard, ce qui c'est passé.

Nuit après nuit, pendant l'été 1949, le bruit des gens qui faisaient la fête de l'autre côté de la cour intérieure ne cessait d'augmenter. [...] Jusqu'au 1er octobre, où brusquement Tamar s'enfuit de la maison et disparut. Papa commença par essayer de la retrouver [...], mais à force de rentrer bredouille, il fut obligé de s'adresser à la police. Un dossier de disparition étant officiellement ouvert.

p. 109 (de l'édition brochée) 

Tamar est retrouvée deux jours plus tard. Remise entre les mains de la brigade des Mineurs de Los Angeles, les policiers lui demandent, avant de la ramener chez elle, pourquoi est-ce qu'elle s'est enfuie. Tamar leur répond simplement : "Parce que ma vie à la maison est trop déprimante." Une réponse incompréhensible pour ces hommes qui connaissent la brillante réputation du Docteur G. Hodel. Ils entreprennent alors de la questionner plus avant. Pourquoi était-elle malheureuse chez elle ? Tamar finira par craquer :

"À cause de toutes ces parties de sexe à la Franklin House." Comment était-elle au courant de ces séances, demandèrent les policiers, en avait-elle vu ? " Pas seulement vu, répondit Tamar, j'y ai participé."

Lorsque l'interrogatoire prit fin, elle avait accusé non seulement mon père, mais encore Fred Sexton et deux femmes de s'être livrés a des activités sexuelles avec elle, allant jusqu'au coït. Abasourdis par ces révélations, les policiers s'empressèrent de procéder à des inculpations.

p. 110 (de l'édition brochée)

Et... l'opprobre retombe sur la jeune Tamar Hodel. Tamar "la Menteuse", Tamar "la Vicieuse", comme l’appellera ensuite son père... (père : un mot ici, qu'il m'est difficile d'écrire). Voilà qui éclaire grandement la personnalité d'un George Hill Hodel ; un homme bien sous tous rapports pour la façade publique. Mais dominateur, violent à l'occasion, et n'hésitant pas à faire avorter sa fille de quatorze ans enceinte de lui. La jeune Tamar ne se relèvera jamais des graves maltraitances subies dans son jeune âge. Voir sur le lien suivant, l'hommage touchant de Steve Hodel à sa demi-sœur Tamar, décédée à l'âge de 80 ans.

Car malgré des témoignages irréfutables en faveur de Tamar Hodel, le père incestueux sera relaxé. Encore une affaire qui implique gravement George Hodel, mais qui est étouffée, elle aussi. Car cet homme bien sous tous rapports est le suspect principal dans l'affaire du Dahlia noir, ainsi que dans celle du meurtre au Rouge à lèvres. Cela, maintenant Steve Hodel le sait. Grâce à un très grand nombre de témoignages – directs et indirects –, aux analyses graphologiques réalisées par Hanna McFarland (une pointure dans son domaine d'expertise), et des empreintes de pensées, claires et nombreuses ; et enfin, encore plus grave si c'est possible, Steve Hodel finit aussi par découvrir que c'est grâce à des protections très haut placées au sein de la hiérarchie du LAPD, que le tueur en série du Dahlia noir n'a jamais été arrêté. Pour un homme qui avait placé la justice et l'honnêteté au-dessus de tout, la désillusion est à la mesure de cette affaire criminelle hors normes : immense.

C'était du sang de policier qui coulait dans nos veines, et dans ces décennies nous croyions au plus profond de notre cœur, que le LAPD était [...] fier, professionnel, incorruptible.

 p.16 (de l'édition brochée)

Aussi bien Tamar que Joe Barett, m'avaient dit que pour la police, c'était lui qui avait tué le Dahlia noir. [...] J'avais procédé avec prudence, comme je l'avais déjà fait des centaines de fois auparavant. J'avais mené mon enquête à la manière d'un inspecteur des homicides impartial et objectif, amassant faits et preuves, bâtissant lentement, soigneusement, mon dossier. Mais à ce stade, une vérité aussi terrible qu'indéniable me frappait au plus profond : mon père, l'homme que j'avais admiré, craint et pris pour modèle, celui-là même qui, pilier de la communauté, avait à mes yeux tout d'un génie, était un tueur sadique qui assassinait de sang-froid. Un tueur en série.

Arrivé à cette conclusion horrible, je souhaitai soudain n'avoir jamais entrepris ce voyage. Une partie de mon être voulait refermer le petit album de mon père, y détruire toutes les photos et se sauver loin de la vérité. J'avais peur et me sentais tout-puissant. Que le fils se livre à quelques petits actes tout simples et indécelables et les péchés du père seraient à jamais détruits [...] Le nom et la réputation des Hodel ne seraient pas entachés. [...] J'avais les moyens de frauder avec l'infamie. De tout étouffer pour le bien de la famille. Je n'aurais eu aucun mal à faire ce qu'avait déjà fait le haut commandement du LAPD – et en mieux. Car cette fois, tout serait étouffé à jamais. Mais une partie de moi-même savait bien que je ne pouvais pas et ne vouait pas fuir ou celer la vérité.

p. 238 (de l'édition brochée)

Le LAPD ayant laissé en toute connaissance de cause le docteur George Hill Hodel en liberté, il l’a en quelque sorte "autorisé" de manière tacite à continuer de tuer. Une terrible conclusion à laquelle parvient Steve Hodel au terme de sa contre-enquête, cinquante ans plus tard. Dans les années 40, la corruption et les intrigues sont telles dans les plus hautes instances du LAPD, qu’elles aboutissent par capillarité à l’étouffement de l’affaire du Dahlia noir. Le Dr. G. Hodel est intouchable. Il est comme le premier domino d'un jeu de cascade : sa chute provoquerait une réaction en chaîne, et ferait s'effondrer l'intégralité d'une structure bâtie sur le vice et le crime. Car tout se tient dans cette affaire. En effet, l’inspecteur Charles Stoker met à jour en (1949) un réseau d’avortements – dont le Dr. G. Hodel est l'un des principaux acteurs – auquel sont reliés des membres du Gangster Squad (brigade anti-criminalité) du LAPD et certains de leurs supérieurs. Intègre, l'homme en fera les frais (cf. p. 359), et sera "tué" socialement. Tristement, il mourra physiquement sans que son intégrité morale soit restaurée. Il semble qu'aucun prix n’ait été trop cher à payer pour protéger quelque grand ponte de la police, ou qui que ce soit d'autre d'ailleurs. Des individus totalement dépourvus de moralité pour lesquels une "Betty Short" ne représentait rien. Hier, comme aujourd'hui.

(à suivre)

©Marguerite Rothe

Partie 1 ici

Partie 3 ici

 ©photo d'E. Short colorisée par Louise Baranoski

Ressources documentaires

Site de Steve Hodel  sur lequel l'on peut voir, entre autres documents d'intérêt, un grand nombre de reproductions de lettres écrites de la main de G. H. Hodel

The Black Dahlia in Hollywood, site en anglais, mais qui vaut le détour, tant l'iconographie sur l'affaire du Dahlia noir est importante et variée.

Beyond the Black Dahlia most evil by Steve Hodel

Photos de police sur l'affaire du Dahlia noir : Los Angeles Public Library

Sur Pinterest, les  ©photos restaurées et colorisées de Louise Baranoski (Merci à elle !)

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Publié dans Non-fiction, Dossiers, Enquête

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