Utøya | Utoya, de Laurent Obertone

Publié le par Marguerite Rothe

île d'Utoya en Norvège

Au moment où je lisais Utøya,  je me demandais si je serai capable de chroniquer ce récit, tant ce que je lisais était émotionnellement intense. Tragique et dérangeant. Lire le récit de Laurent Obertone, c'est un peu comme encaisser un coup de poing au plexus, ou recevoir un coup de marteau sur la tête. Ça coupe le souffle. Ça vous assomme.

Dans sa préface, en mettant d'entrée de jeu les points sur les "i", Stéphane Bourgoin nous prépare au choc : il s'agit d'un récit documenté à l'extrême, et non d'un roman. L'Avertissement, qui arrive en suivant complète l'info. Le lecteur n'échappera pas à l'horreur. Nous voilà donc prévenus.

Lire le parcours des tueurs de masse, c'est se confronter au côté noir et violent de l'humain. Entreprendre de relater à la première personne celui du criminel Anders Behring Breivik était un défi intellectuel de premier plan. Laurent Obertone l'a relevé, et brillamment réussi. Utøya est une prouesse littéraire.

"la société éprouve les plus grandes difficultés à les cerner et à tenter de comprendre leurs [les tueurs de masse] gestes insensés. Voilà pourquoi il nous faut louer le travail titanesque de Laurent Obertone et la minutie exceptionnelle qu’il a développée pour reconstituer l’authentique parcours d’Anders Breivik, jusque dans ses moindres détails."

Stéphane Bourgoin (préface)

Rien dans Utøya n’est écrit au hasard. Ce livre, qui respecte jusqu’aux expressions de ses protagonistes, relate les attentats du 22 juillet 2011 dans toute leur horreur et leur exactitude, en s’appuyant sur une très large documentation. [...]

La source principale concernant Breivik est le manifeste 2083 – A European Declaration of Independence  [...] Il était bien évidemment primordial de recouper la vision qu’avait Breivik de lui-même avec un certain nombre de témoignages, de spécialistes, de psychiatres, de comportementalistes, de victimes, de policiers, de militants, de journalistes, de médecins, de magistrats, d’amis, de proches, de voisins, etc. Ces témoignages furent également centraux dans la seconde partie du travail d’investigation, qui porte sur les faits eux-mêmes, et qui a nécessité une documentation tout aussi complète.

Avertissement en préambule du récit.

"Titanesque", le mot est lâché. Bourgoin a raison, je n'en vois pas d'autre. Je m'en rends compte dès la lecture des premières pages. L'écriture est sobre, neutre, et le choix des mots soigneusement pesé afin de rendre compte au plus juste du périple démentiel d'Anders Breivik, en ce vendredi 22 juillet 2011 sur l'île d'Utøya. Une narration sans fausse note ni voyeurisme. Du travail d'orfèvre, pour utiliser un lieu commun. Mais surtout, l'information documentaire présente à chaque page se fait oublier, se devinant à peine ; ou plutôt non, ne se devine que si on la cherche.

 Île d'Utøya

Parcours exact de Breivik sur Utøya, le 22 juillet 2011 ©Ring

Dès les premières lignes, Laurent Obertone cale le rythme de son écriture sur celui de Breivik. Et Breivik va vite. Très vite. Il arrive à 17h18 sur le quai d’Utøya, et va être arrêté par la police à 18h34. En l'espace de 76 minutes, Breivik va tuer 67 personnes, et en blesser extrêmement grièvement 33 autres. Des adolescents et des jeunes adultes pour la plupart. 76 minutes, 67 morts. Un mort presque toutes les deux minutes. La donnée intellectuelle est  tellement énorme que l'esprit se refuse à comprendre, et se met en état de sidération. Comment intégrer une information à la limite du concevable ? Sur l'instant, l'entendement se trouve totalement dépassé. C'est une bombe nucléaire.

 

Utøya, mais aussi Oslo, où Breivik fait exploser sa bombe artisanale dans le quartier gouvernemental avant de se rendre sur l'île. L'explosion fait 8 morts. Car de cela aussi, le livre de Laurent Obertone en parle. Comment Anders Breivik a passé des mois à tout préparer, dans les moindres détails. Le manifeste qu'il a mis 9 ans à écrire. Le récit de Laurent Obertone est un gros plan sur les derniers mois de la vie de Breivik, jusqu'au 22 juillet 2011. Un homme de 32 ans, qui mène la vie d'un Norvégien lambda. Quelqu'un qui ne se fait pas remarquer, qui travaille, et qui a l'allure du gendre idéal. Insoupçonnable. Indétectable. Terrifiant.

Utøya est l'un des meilleurs livres qu'il m'ait été donné de lire récemment. Une de ces expériences littéraires totales, rares et constructives, dont on se prend à espérer qu'il y en aura d'autres. Ici, avec Utøya, Laurent Obertone provoque chez le lecteur une réflexion profonde, laquelle s'ouvre sur une multitude de questions : sociologiques, sociétales, idéologiques, religieuses, politiques, psychologiques, philosophiques, toutes exigeant réponses.

Écrire sur un tel sujet et, qui plus est, le faire en se mettant dans la peau du tueur avec l'objectif d'en faire un récit plausible, ce n'est vraiment pas à la porté de tous. Il ne suffit pas, même si cela aide et que c'est important, d'être allé sur place pour ressentir l'atmosphère du lieu : voir ses couleurs, respirer ses odeurs, entendre le rythme de sa langue. C'est un boulot infernal, dangereux, compliqué. Comment ne pas perdre pied ? Comment rester objectif ? Ce sont deux questions que je me suis posées en cours de lecture. Il n'y a bien que les "grands", qui arrivent à faire cela. Des gars comme Truman Capote par exemple, avec sa non-fiction De sang-froid ; un texte qui, lui aussi, laisse une empreinte durable dans la mémoires du lecteur. Avec Utøya, il se pourrait bien que Laurent Obertone ait mis un pied dans la cour des grands.

©Marguerite Rothe

Capture d'écran sur le site de l'éditeur ©Ring


Les trois premières pages d'Utøya (site de l'éditeur)

Quand je pose le pied sur le quai, l’île s’empare de moi. Ciel sombre, air froid, terre humide. Entre le gris du ciel et de l’eau, une nappe de verdure au milieu du tableau. De l’herbe, quelques arbres. Le vent glacé qui balaie le fjord coupe l’air à l’horizontale, décharne la roche friable des rivages, se heurte aux piliers noirs de la forêt, des pins à l’écorce effritée, écorchés par le vent. On dit du vent des fjords qu’il mord les arbres.

L’arôme des résineux est fort, froid et piquant, mêlé à une odeur de grand large et d’eau stagnante. Un mélange de senteurs connu des seuls Norvégiens. Il y a aussi une curieuse émanation de neuf, de plastique et de caoutchouc. Une odeur de faux, de made in Taiwan. La brise électrifie la sueur de mon cou. Le cri des mouettes s’en va dans les souffles du soir. Dans le lointain, le bruit d’un bateau à moteur. Encore plus loin, des cris d’enfants. Des jeux. Sensation de vertige.

Les effets du stress sont innombrables. Ce déséquilibre bizarre, ces chocs nerveux qui me secouent la tête et me crispent les membres. Ces frissons. J’ai les mains froides et moites, les jambes électriques. Mes joues écarlates me trahissent, je le sais, comme un gosse certain de sa honte, comme un gosse qui a compris que d’autres le regardaient, que leur avis était essentiel, que leur rire était mortel. Une larme s’échappe de mon œil et je sais que le vent n’y est pour rien. L’impression que mon corps d’adulte est attaqué par ma morale d’enfant.

17 heures 18.

Je suis Martin Nilsen, du service de police et de sécurité (PST). Je suis encerclé. Ils sont quatre, autour de moi. Il y a cette responsable qui m’a accompagné durant la traversée, qui me harcèle de questions. Il y a ce marin. Il y a ces deux autres types. Bientôt il y aura les gardiens.

Je suis encerclé, là, face à une clairière bordée de quelques arbres et à l’escalier de pierre menant aux trois premiers bâtiments de l’île. Derrière moi, une petite plage bétonnée, flanquée d’un embarcadère miniature et d’un esca- lier immergé, contre lequel croupissent des eaux verdâtres et poisseuses. Trois antiques barcasses prennent la rouille parmi les algues. Le phare anémique de l’embarcadère, une lampe rougeâtre suspendue au-dessus du quai, est à peine visible depuis la rive d’en face. La pluie crépite avec lassitude sur la cabine blanche du ferry noir et brique, ancienne barge militaire dont la gueule ouverte vient de me débarquer. Derrière le traversier, le mince isthme du fjord séparant l’île du continent est écrasé par la montagne de résineux verts et noirs, haute de plus de six cent mètres.

Je les impressionne. Je parle sec et direct, comme un militaire. Comme un chevalier Templier. Je porte un maillot de compression noir à longues manches, marque effacée, écussons de la police sur les épaules. Sur le pantalon de compression assorti, je porte le treillis noir de la police, cerclé au niveau des mollets par une bande à damiers réfléchissante. Du talon de mes bottes de combat dépassent des boulons rainurés, taillés en pointe. Ils préviennent toute agression par derrière. À ma hanche droite, mon pistolet semi-automatique Glock 34, un 9mm Parabellum, équipé d’une visée laser, attend dans son holster. J’ai endossé mon lourd gilet tactique, bardé de chargeurs, de munitions et de matériel. Les écouteurs de mon Ipod en dépassent. Je porte l’inscription politi en petit sur mon torse, et en gros sur mon sac à dos de protection, qui contient une poche d’un litre et demi d’eau. Autour de mon cou, ma carte de poli- cier et ma croix de Saint-George rouge et blanche surmon- tée d’un heaume, les armoiries de Londres, la ville où tout a commencé. Sous la croix, une tête de mort. Mon talisman très personnel de chevalier Templier.

Dissimulé sous deux sacs en plastique noirs, je porte en bandoulière mon fusil semi-automatique Ruger Mini-14, calibre .223 Remington, équipé lui aussi d’un pointeur laser, d’une lunette de visée et d’un couteau-baïonnette. Le pistolet, c’est Mjöllnir, le marteau de Thor. Le fusil c’est Gungnir, la lance d’Odin. J’ai gravé ça sur leur crosse et leur lanière, dans l’écriture runique de nos pères.

J’ai fait débarquer avec moi une grosse mallette noire, verrouillée, contenant plus de mille cinq cent munitions, des chargeurs, un masque à gaz, des gants de latex, des menottes, des fumigènes, des bidons de gasoil, du matériel de premiers secours et des barres énergétiques.

J’ai l’air d’un militaire en tenue d’intervention, même si j’ai laissé casque, armure pare-balles et fusil à pompe dans ma voiture. J’ai fait le pari que cet équipement lourd me serait inutile. Pour l’instant, j’ai raison. Je suis chez eux, sur les terres de la Ligue des jeunes travaillistes, qui tiennent ici leur camp d’été depuis les années cinquante. Ils sont quatre autour de moi. S’ils comprennent que quelque chose cloche, ils peuvent me maîtriser. Dans mon dos le marin s’occupe de l’amarrage. La patronne de l’île continue à me poser des questions sans intérêt. Le capitaine du ferry lui ne s’en pose pas. Il fait même du zèle, s’empresse d’aller chercher une camionnette pour transporter ma caisse de munitions vers les bâtiments de l’île. Il croit qu’elle contient mon matériel de détection des explosifs. Officiellement, je suis là pour sécuriser l’île, après l’explosion d’une bombe au centre d’Oslo. Je sais ce qui s’est passé, j’ai prétendu vouloir en informer les responsables. En gage de mes bonnes intentions, j’ai accepté de dissimuler le fusil pour ne pas effrayer les jeunes. Ma vulnérabilité s’en trouve accrue. Pour réagir vite en cas d’attaque, il faut que je dégaine le Glock. S’ils me saisissent le bras droit, je suis perdu.

Le temps file. Mon horizon se ferme. J’ai épuisé mon stock de mensonges. Bientôt la vérité va éclater, je vais devoir agir. Je n’ai déjà plus le choix. Le quai est oppressant. Comme acculé à un précipice, je veux avancer, m’en dégager. Mais on m’a demandé d’attendre le garde ici. Face à moi, l’escalier irrégulier de béton mène à un replat, l’esplanade d’une maison blanche au toit rouge sombre, posée au sommet d’une colline herbeuse d’une dizaine de mètres de hauteur. Pour pénétrer sur l’île, les visiteurs doivent emprunter cet escalier et se présenter aux responsables du camp. C’est une sorte de douane de passage, qui me domine du haut de sa colline. Une maison intimidante, qui a l’air de froncer les sourcils, derrière laquelle se dresse une rangée de résineux courbés par le vent. C’est écrit UTØYA dessus, comme un avertissement. Devant la maison il y a cet homme, cette menace, responsable de la sécurité et chef des gardes. Il m’attend et me regarde.

Il y a dans l’air une tension terrible.

Tout est calme, pourtant. Personne ne sait. Personne ne sait encore.

C’est ici, aujourd’hui, que tout va se terminer, et que tout va commencer. L’avenir du monde est enserré là, sur cette terre virtuellement hospitalière, sous la chape sombre du ciel, entre ces arbres dépecés, sur ces rivages granitiques altérés par les eaux et le froid, sur cette herbe artificielle et détrempée. Ce sera sur cette île, sous ces nuées, avant cette nuit. Ici-bas, l’espace et le temps m’appartiennent. Je veux y croire. Je veux croire que je maîtrise quelque chose à cette partie de chasse de douze hectares, à ce huis clos sans merci.

À mes côtés, Monica Bøsei, celle qu'on appelle ici « la matriarche », ou Maman Utøya. Une gauchiste de premier ordre, la grande prêtresse de ce catéchisme marxiste depuis près de vingt ans. Emmitouflée dans un imperméable noir à capuche, elle m’angoisse parce que je n’arrive pas à déterminer si sa grimace est un sourire.

Le vigile s’est décidé, descend les escaliers à ma rencontre. Cheveux gris courts, la cinquantaine, plutôt carré d’épaules et de visage. Un homme qui en impose, policier de profession d’après la matriarche. Ça saute aux yeux. Le danger, c’est lui. Sa veste noire est barrée du mot garde. Je remarque qu’un enfant se tient en haut des escaliers, devant la maison Utøya. Il me regarde d’un air intimidé et admiratif, comme un enfant regarde toujours un policier.

Le garde me serre la main près du quai. Je suis Martin Nilsen, du service de police et de sécurité (PST). Je suis encerclé. De son regard bleu et méfiant, le vigile me toise de haut en bas, puis m’explique que l’attentat a rendu tout le monde inquiet, ici, que de nombreux jeunes veulent quit- ter l’île. Je réponds d’une voix qui se veut grave et métallique. « Un processus d'évacuation est prévu ».

Il me regarde sans répondre. Puis me pose des questions sur mon district, sur le nom de mes supérieurs. Son petit sourire malin qui va et qui vient est une énigme.

Le capitaine nous interrompt ; en marche arrière, il contourne un van blanc et vient stationner sa camionnette noire à côté du quai. Moment de répit bienvenu. Il ouvre le coffre et m’aide à y charger ma caisse. Je lui demande alors de la transporter derrière la maison principale, ce qu’il fait sans discuter. Ma base arrière sera à l’abri des tireurs d’élite.

Je m’efforce de tenir mon rôle, d’être l’homme de mon uniforme. Comme le font les policiers et les militaires, je pose un regard investigateur sur les personnes qui me font face, et semble surveiller les environs. Le garde n’est pas dupe. Il recommence à me poser des questions. Il ne sourit plus. J’ai l’impression qu’il sait que je suis là pour le tuer. Et qu’il sait que je ne le peux pas. Ce n’est pas possible. Ça n’a plus rien à voir avec le détonateur d’une bombe. Ce tas d’os, d’eau, de sang, de chair, d’odeur et d’âme qui vit et qui me dévisage se tient à un mètre de moi. Toutes les énergies de la terre semblent suspendues à mon bras droit, qui a un mal fou à se maîtriser, à envisager d’extraire le Glock de son holster, à le pointer sur cet homme et à appuyer sur la détente. J'ai du mal à respirer. Je vais m'effondrer. Jusque-là j’avais réussi à tenir l’angoisse à distance. Elle m’a rattrapé, m’a saisi au ventre, me mord le larynx, m’écrase les poumons, m’essore les viscères... Mes tremblements s’accentuent. Le stress appelle le stress. En quelques secondes, tout devient ingérable. C’est le pire des scénarios. Pourquoi y a-t-il un enfant derrière eux ?

Le garde n’est pas armé. Il ne sait pas qui je suis. J’ai neuf années de préparation et de conditionnement, j’ai un fusil en bandoulière, un pistolet à la ceinture, un gilet tactique bourré d’accessoires de combat, assez de munitions pour tenir tête à une armée. Je suis saturé de stéroïdes et d’adrénaline. Je suis un chevalier Templier.

Tout est prêt. Sur le continent, dans ma voiture, j’ai fait sauter le cran de sûreté du Glock et je l’ai discrètement armé. La première cartouche est dans le canon, n’attend que le percuteur. Mon chargeur spécial dépasse largement de la crosse. Je n’ai plus qu’à appuyer sur la détente, trente-deux balles suivront la première. J’ai trois autres chargeurs de trente-trois coups sur ma poitrine, et deux chargeurs classiques de dix-sept coups. Pour le fusil, mes dix chargeurs de trente et un coups ne sont remplis que de vingt-huit cartouches. Pour éviter tout blocage.

Je suis prêt, mais je suis terrorisé. Mes joues me brûlent, je sais que je ne suis qu’une caricature de virilité. Qui est la proie ? À cet instant je me dis que ceux qui tuent ne sont pas comme nous, que c’est pathologique, dément, que ça se joue au-delà du courage, au-delà de l’entendement, qu’il est physiquement impossible de tuer, comme il est physiquement impossible de cesser de respirer.

Ce silence est beaucoup trop long. Je dois parler. Il faut que je dise quelque chose, qu’on prenne ce silence pour une réflexion. J’ai l’impression que tout se voit, qu’on lit en moi comme en l’enfant qui élabore son premier mensonge.

Sa dernière question porte sur les services de police et de sécurité, auxquels j’ai prétendu appartenir. Il veut savoir d’où je viens, le nom de mes supérieurs, la logique de la procédure. Je réponds du mieux que je le peux, mais il insiste, suspicieux, me parle d’un collègue du pst, en donnant seulement son prénom. Il tente de me piéger. D’une voix qui ne m’appartient pas, je l’interromps et lui propose de nous rendre dans la maison d’accueil, afin que j’informe plus en détail les gardiens et les responsables de ce qui s’est passé à Oslo. D’un air pincé, le vigile me regarde encore, sans répondre, intensément. Il m’impressionne, parce que je ne l’impressionne pas.

Il regarde la matriarche, Maman Utøya, elle lui rend son regard.

Brutalement, il détourne le sien, grogne un « allons-y » et fait volte-face. Inespéré.

Un poids énorme s’envole. Il m’a tourné le dos. Il me suspecte, et il me tourne le dos.

Nous montons vers la douane. Sur l’escalier nous ne sommes plus que trois. Le gardien marche devant moi, la matriarche à ma droite. Les deux autres restent sur le quai. Gravir ces marches me paraît incroyablement long et difficile. Je dois prendre une décision. Je dois agir. C’est le moment. C’est là qu’il faut s’arracher à la réalité. Basculer de l’autre côté. Saisir mon pistolet à pleine main. J’ai l’impression que c’est sur moi que je dois tirer.

Que pensent ceux du quai des éperons d’acier qui dépassent de mes talons ? Mes insignes sont-ils crédibles ? Il y a sur moi trop d’indices. Et si le garde avait compris ? Et si une de mes réponses l’avait convaincu que j’étais un imposteur ? Va-t-il se ruer dans la douane et y récupérer son arme ? Se prépare-t-il à se jeter sur moi et à me désarmer ?

De ma main droite, je dois serrer très fort la crosse du Glock dans son holster, pour ne pas trembler.

Nous atteignons la plate-forme, le parvis végétal de la maison d’accueil. Il y a là deux curieuses structures gonflables aux couleurs vives, étalées sur le sol à demi-gonflées, de part et d’autre du passage. Derrière les vitres de la douane, plusieurs paires d’yeux nous observent. Devant l’escalier de bois menant à la porte d’entrée, il y a toujours cet enfant, qui nous regarde.

17 heures 20.

C’est maintenant. Mon corps tout entier se révolte contre les ordres de mon cerveau. Des centaines de voix me hurlent de ne pas le faire. Ne fais pas ça. Ne fais pas ça. J’ai un plat de merde devant moi, je dois le manger. Un tas d’images défilent en moi. Mon enfance, le bonheur, l’école, un bon restaurant, ma mère, mes amis... J’imagine le chagrin des miens. Mon père. Puis je pense à la Norvège. À cet enfant qui se tient devant la maison. À moi. À rien.

J’ai sorti le Glock et je l’ai levé en direction du vigile.

Mon bras refuse d’obéir. Alarmante impression de perdre le contrôle. Je mets du temps. Maman Utøya me regarde d’une expression stupide et me dit : « Ne le pointez pas sur lui ».

Il allait se retourner. Ça a tout précipité. Avant qu’il n’esquisse le moindre mouvement, j’ai visé la tête et j’ai tiré. Et j’ai tiré encore. Une balle dans le cou, une balle dans le crâne. La femme hurle. Le vigile se raidit, ses membres sont comme électrisés, le système nerveux se crispe. Il ne bouge pas. Je tire encore, plusieurs fois dans le dos, avec l’espoir que mes balles l’abattent comme autant de coups de hache. Mais le corps reste debout, tout droit, un fol instant où j’imagine qu’il va se retourner et me fusiller de son regard d’acier, puis tout s’éteint, le corps échappe à toute cohérence, bascule, s’étale lourdement sur le ventre.

Il est tombé comme tombe un mort.

†1

Trond B. Homme, 51 ans. Touché par cinq balles, deux d’entre elles l’ont frappé à l’occiput et à la nuque, causant des dommages substantiels au cerveau. Une balle l’a frappé au bras droit, une autre dans le bas du dos, une cinquième balle dans le milieu du dos, traversant le poumon droit pour se loger dans la partie supérieure du thorax.

Mort instantanée, des blessures à la tête et à la poitrine.

Ce qui lui reste de visage est écrasé contre le château gonflable. Je vois son œil, figé dans une expression de surprise, un regard qui n’est plus le sien, qui n’est plus vrai. Irréversible. Il reste un corps, l’homme n’existe plus. Ça devrait me rassurer mais ce n’est pas le cas. Je suis à deux doigts de me précipiter sur lui en jurant que c’est un accident.

La matriarche, qui jusque-là s’était contentée de se prendre la tête entre les mains comme si son équipe favorite avait perdu, me ramène à la réalité. Elle tente de fuir vers la douane, en faisant de grands gestes avec les bras. Elle n’a pas dû courir depuis au moins vingt ans. Je lève mon Glock dans sa direction, je tire, la touche au niveau de l’omoplate, elle trébuche, à l’instant où je tire à nouveau. Je la manque, mais elle tombe quand même. C’est inexplicable, mais quand je touche ma cible j’ai l’impression de le sentir dans le recul de l’arme. Elle hurle, tente de ramper sur les coudes, pathétique, essaie vaguement de se cacher derrière le château gonflable, puis s’arrête, résignée. Elle tourne ses yeux vers moi. Ce n’est pas un sourire, ni une supplication. C’est bien une grimace. Elle sait ce qui l’attend, elle qui se fait flatter à longueur de journées par sa horde boutonneuse. C’est celle à qui on peut se confier, la maman copine, la prof cool, celle qui a de l’allure, celle qui crée des vocations, celle qui se tape le prof de sport de vingt ans plus jeune, celle qui met à l’aise, celle qui a un côté grande gueule, celle qui ne juge pas. Celle qui est ouverte d’esprit. Elle sait. Elle détourne le regard. À bout portant, je lui tire dans la tête, deux fois. L’arrière du crâne éclate comme un bouton d’acné et délivre sur le sol un panache de cervelle jaune et rouge.

L’ouverture d’esprit, c’est ça.

†2

Monica Elisabeth B. Femme, 45 ans. Touchée par trois balles. Deux d’entre elles ont traversé le crâne et le cerveau. Une balle l’a frappée dans le dos, pénétrant la paroi thoracique, le lobe supérieur du poumon gauche avant de remonter dans la partie gauche de la gorge, jusqu’ à la base du crâne. Mort instantanée, des blessures à la tête.

cadre fleurs et feuilles

Au total, le 22 juillet 2011 sur l'île d'Utøya et à Oslo 77 personnes ont été tuées par Anders Behring Breivik.

Quatrième de couverture

Utoya

Format poche

Le 22 juillet 2011 à quarante kilomètres d'Oslo, un homme de 32 ans est arrêté, à 18 h 34, sur l'île d'Utøya. Il vient d’assassiner 77 personnes. Dans un récit électrique et impitoyable, Laurent Obertone pirate la conscience du tueur de masse le plus diaboliquement efficace de l’histoire, pour offrir au lecteur une expérience inouïe : voir le monde à travers les yeux d’Anders Breivik, jusqu'au sanglant dénouement de sa solitude criminelle.

 Site de l'éditeur.

Critiques Utoya

Captures d'écran sur le site de l'éditeur ©Ring

Critiques Utoya 02

Publié dans Non-fiction

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