Rroû, de Maurice Genevoix

Publié le par Marguerite Rothe

roman animalier de maurice genevoix qui conte les aventures d'un chat sauvage

J'ai terminé Rroû, de Maurice Genevoix hier soir, et je suis encore sous le charme. Un puissant charme. Voilà un livre qui m'est passé entre les mains un certain nombre de fois. Et chaque fois je me faisais la promesse de le lire, un jour... Mais vous connaissez l'histoire du cordonnier, n'est-ce pas ? Eh bien elle vaut également pour les libraires et les bouquinistes... Finalement, après tout ce temps d'oubli, voilà qu'au détour d'une page Internet, il y a quelque temps déjà, je croisai de nouveau ce livre. J'y ai vu comme l'appel d'un vieux copain qui me faisait de loin un "coucou" de la main. Le moment était venu de découvrir les aventures de Rroû.

Encore sous le coup de l’émerveillement, je pense à cet écrivain, à son art, à sa sensibilité, à son sens du détail, et son immense culture. Je l’imagine aux Vernelles, assis sur un banc de son jardin, les pieds posés bien à plat sur la terre, ses mains tranquillement jointes sur ses cuisses, presque dans une attitude de méditation. Immobile, il observe le ciel et ses couleurs, les arbres, les oiseaux, les insectes, la bonne qui, un peu plus loin, étend sa lessive éclatante de blancheur sur le fil... Peut-être celui qu’il nommera Rroû, dans cette histoire qui lui trotte par la tête depuis un petit moment, passe-t-il non loin de lui d’un pas souple, rejoignant sans hésitation un creux de haie familier ou l’ombrage d’un massif fleuri, où se mêlent en explosions multicolores des dahlias, cactus et pompons mélangés.

Dès qu'il avait sauté sur le gravier de la terrasse, la Charmeraie l'avait saisi. Par la danse onduleuse de l'espace, l'immense étincellement du fleuve, la splendeur proche des roses épanouies, le gazouillis pressé des oiseaux, elle avait refermé sur lui comme une prison nouvelle, mais celle-ci, voluptueuse et vaste, plus belle que le désir même. Non,ce n'était pas une prison puisque les mailles soyeuses que l'air tissait autour de Rroû cédaient de toutes parts aussitôt qu'il faisait un mouvement. C'était seulement comme un toucher, une caresse continue dont la douceur charnue oppressait.

Si l’écriture de Maurice Genevoix est rigoureuse et efficace, elle est également sobre et élégante, raffinée même. Une merveilleuse écriture entièrement au service des connaissances et de  l'imaginaire vastes et féconds de l'auteur. On dirait que pour cet homme, la nature n'a pas de secrets. Il observe, et rien de ce qu’il détaille n'échappe à son regard aigu. Et ce qu'il regarde avec attention, il le note en même temps. Ce sont des notes mentales, faites de mots et d’images engrangés pour plus tard. Et lorsque vient le temps de l’écriture, alors il se souvient. Et si d’aventure dans cette pelote de souvenirs il vient à lui manquer une couleur ou quelque sensation, une bricole, alors tel un artisan d’excellence, il va la collecter à l'intérieur d'un autre tableau-souvenir de sa mémoire. Fantastiques conventions, qui sont les privilèges des écrivains et des romancier !

le chat noir

Il y a quelques années encore, Rroûun roman d’apprentissage –, figurait au catalogue de la collection Castor Poche des éditions Flammarion-jeunesse. Ce n'est hélas plus le cas aujourd'hui. C'est tellement regrettable. Ne plus promouvoir en direction de la jeunesse un aussi beau texte, au prétexte que celui-ci serait difficile d'accès, c'est presque criminel. Depuis que je sais lire, il m’est passé entre les mains un nombre incalculable de livres qui n’étaient pas adaptés à mon âge, ni à mon niveau intellectuel, mais toujours, chaque fois, ces livres m’ont apporté quelque chose. Tous m’ont permis d’aller vers d’autres découvertes. D’entrer en littérature. Avec ces lectures, qui n’étaient soi-disant pas pour moi, je suis toujours partie du principe que même si je ne devais en comprendre qu’une infime partie, celle-ci me serait néanmoins acquise pour toujours.

Qui dit roman d’apprentissage, dit prise de conscience des réalités du monde. À commencer par la vie, qui s'achemine inexorablement vers la mort, sa compagne indissociable. Apprentissages aussi aux bonheur et aux peines, petites et grandes, aux souffrances de la chair et de l’âme, de l’amour et de l’amitié. Des découvertes que l’on fait sur soi-même et qui, miraculeusement, nous ouvrent les portes sur l'intériorité des autres.

Que les quelques tournures et expressions du patois local dans la bouche de la chère bonne Clémence ne vous effraient pas. Par déduction, vous comprendrez toujours ce qu'elle dit ou de quoi il s'agit. Ne laissez pas ces mots inconnus vous faire refermer le livre, l'histoire de Rroû y est si merveilleusement et poétiquement contée. Ne soyez pas non plus trop tatillons à propos des fantaisies félines introduites ici et là par l'auteur ; Rroû est un texte littéraire, et non pas un précis d’éthologie.

Il est debout dans la gouttière, au bord du toit. Le vent ronfle sur les ardoises et fait craquer des branches invisibles. Tout en bas, vers la terre lointaine, il entend le cliquetis des feuilles sèches qui tourbillonnent. Il respire, le poil rebroussé ; il ouvre ses narines aux odeurs que charrie le vent, odeur du nuage pluvieux, des âtres qui s'éteignent, de la terre moite et des feuilles pourrissantes.

J’ai toujours eu l’intime conviction que ce texte me plairait. Je ne sais si c’était parce qu’il me promettait une belle histoire de chats (des amis chers, depuis ma petite enfance), ou bien la lecture d'une plume d’excellence, en tout cas, dans les deux cas mes désirs de lectrice furent grandement comblés. J'espère qu'il en ira de même pour vous !

Maurice genevoix en son jardin

 Maurice Genevoix et son épouse, dans le jardin des Vernelles, à Saint-Denis-de-l’Hôtel. © Roger Soulas


Maurice Genevoix

Maurice Genevoix

Maurice Genevois est un écrivain français, né à Decize (Nièvre), le 29 novembre 1890, et mort le 8 septembre 1980 Jávea, Espagne.

Maurice Genevoix fut élève au lycée d’Orléans, puis au lycée Lakanal, avant d’entrer à l’École normale supérieure. Mobilisé en 1914, il dut interrompre ses études pour rejoindre le front comme officier d’infanterie. Très grièvement blessé, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de Ceux de 14 : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Éparges (1923), œuvre qui prit place parmi les grands témoignages de la Première Guerre mondiale.

Observateur très attentif, très subtil, très profond de la vie des champs et des forêts, son style descriptif, exemplaire, peut être sans dommage comparé à celui de Colette. (cf. le site de l'Académie française)

Écrivain prolifique, tout au long de sa vie il écrira 64 romans. Il obtiendra le prix Goncourt en en 1925 avec Raboliot. Et il sera élu au fauteuil 34 de l'Académie Française en 1946.


Quatrième de couverture

histoire d'un chat noir, racontée par l'académicien maurice genevoix

« Il chante tout bas, ensorcelé de béatitude. Le soir d’automne baigne la ramée d’une égale clarté jaune et rose. L’ombre monte du pied de l’arbre et sa crue gagne de branche en branche. Elle surprend Rroû, pénètre doucement son pelage. Il frissonne tout à coup et s’étire, du bout des pattes à la cime de ses reins. »

Parmi les « livres de nature » de Maurice Genevoix, Rroû occupe une place bien particulière. En apparence, c’est seulement l’histoire d’un chat. En réalité, il s’agit là d’une œuvre aux prolongements multiples, où tous les tons se mêlent et s’harmonisent, où le conteur retrouve le poète.

Préface d'Anne Wiazemsky

Pour les jeunes lecteurs chevronnés, une histoire à lire dès 10/12 ans, et sans aucune limite d'âge.

Collection La petite vermillon (n° 333), La Table Ronde

304 pages - ISBN : 9782710380160

 

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