Fleurs d'été et autres nouvelles japonaises | Un collectif de Tamiki Hara, Ichiyô Higuchi, Masuji Ibuse et d'Ineko Sata

Publié le par Marguerite Rothe

Cet ouvrage regroupe les nouvelles suivantes :

Fleurs d'été - Lieutenant «Ma Révérence» - L'eau - Le 31 décembre.


 # 1 Fleurs d'été

− • − Tamiki Hara −•−

Août 1945, Hiroshima. Les fleurs d'été auront à peine eu le temps d'épanouir leurs délicats pétales jaunes. Un brusque éclair aveuglant, un chuintement : la bombe atomique vient d'exploser, sans fracas...

Un titre si joli, si paisible, presque souriant, pour évoquer la tragédie. Ainsi va l'ironie de la vie. Écrit à la première personne, Fleurs d'été est un texte autobiographique. Et probablement écrit très rapidement

Illustration issue du livre Aristocration du reportage photographique
©L'aristocratie du reportage photographique

après le bombardement. Ici, il n'y a pas d'effet de style. Les mots arrivent vite, comme les flots impétueux d'une rivière en crue. Ils disent la nécessité de ne rien oublier pour rester au plus près du vécu, et, hélas, au plus près de l'horreur. De fait, le lecteur, presque primo-témoin de l'impensable par la magie de l'écrit-témoignage, regarde, écoute, respire, pleure, hurle, tremble, souffre, maudit, lutte pour conserver son humanité qui menace de disparaître, elle aussi, en poussière. Fleurs d'été est une nouvelle que j'aurais aimé être capable de lire dans le texte. Rien à voir avec la traduction de Brigitte Allioux, qui est parfaite. Mais une traduction, aussi parfaite soit-elle, ne pourra jamais retranscrire la vibration première de l'âme de l'écrivain à l'instant "T", ce mouvement qui lui fait choisir un mot plutôt qu'un autre. Parce qu'en matière d'écriture, comme en peinture, ce sont les nuances qui font tout. Sans nuances, pas de relief, donc pas de densité, pas de langage visuel, pas d'émotions. Fleurs d'été rend compte du désespoir absolu qui submerge l'être tout entier en ces instants. Un texte coup de poing, mais nécessaire.

L'auteur :

Né à Hiroshima en 1905 et diplômé de littérature anglaise, Tamiki Hara milite au cours des années 1930 dans divers mouvements politiques de gauche. En 1935, il publie un premier recueil de nouvelles, Flammes, où les thèmes de la mort et de la solitude occupent une place centrale. En 1944, alors que la guerre fait rage, il perd sa femme et part chercher refuge à Hiroshima, sa ville natale. Il y sera témoin de l’explosion de la première bombe atomique. Une expérience effroyable qui marque tous ses écrits postérieurs. À 46 ans, harassé de solitude et de désespoir, il se suicide en se jetant sous un train.


#2 Lieutenant "Ma révérence"

−•− Majusi Ibuse −•−

Dans le hameau de Sasayama, il y a d'la "billebaude" en ce moment. La cause principale en est l'attitude  bizarre de Yûichi Okazaki. En effet, depuis que celui-ci est revenu de la guerre, son comportement ne cesse de provoquer commentaires et suppositions.

Dans cette nouvelle, Majusi Ibuse nous entraîne à la suite d'un lieutenant qu'une méchante blessure à la tête a rendu quelque peu "fou", et par conséquent, sujet à des réactions plus ou moins originales.

Tamba Sasayama, aquarelle

 

 

 

Ci-contre :

ancienne résidence des samouraïs de la ville de Sasayama - Merci à l'auteur inconnu pour le prêt de cette belle aquarelle.

 

Je ne sais si c'est parce que la lecture de Lieutenant "Ma révérence"même avec un battement de 24 heures –,  a suivi d'un peu trop près celle de Fleurs d'été, mais elle m'a moins apporté intellectuellement. Je l'ai lue avec attention, et même avec un certain plaisir, mais c'est tout. Les protagonistes de l'histoire sont intéressants, dans le sens où ils nous donnent à voir, à nous autres Occidentaux, un éclairage sans fards ou presque sur la société nippone du début du vingtième siècle. J'ai aimé cette infinie patience et respect qu'ont les japonnais à l'égard de l'autorité, des anciens, des traditions. La fierté, l'honneur, ces codes moraux indissociables de l'idée que l'on se fait des cultures asiatiques. Fort heureusement mon avis ne vaut pas sentence, et je suis sûre que ce beau texte trouvera  une plus grande résonance chez d'autres lecteurs.

L'auteur :

Né le 15 février 1898, dans le département de Hiroshima, il décède le 10 juillet 1993. Masuji Ibuse intègre l'Université de Waseda de Tokyo à 19 ans. Il s'intéresse à la poésie et à la peinture. Il se spécialise aussi dans l'étude de la littérature française. Victime de harcèlement sexuel de la part d'un professeur, il abandonne ses études avant l'obtention de son diplôme et décide de se consacrer entièrement à l'écriture. Masuji Ibuse devient mondialement célèbre en 1966 avec Pluie Noire (Kuroi ame), un roman qui raconte la vie d'une famille japonaise après l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima.


#3 L'eau

−•− Ineko Sata −•−

Sur le quai de la gare d'Ueno, tout à côté du poste de contrôle, une jeune fille ne cesse de sangloter. Elle s'appelle Ikuyo, et elle est affligée d'une légère claudication du fait qu'elle a une jambe un peu plus courte que l'autre. Et elle est pauvre. De cette pauvreté qui classe ceux qu'elle touche, dans les rangs des laissés-pour-compte.

L'eau, est la nouvelle la plus poignante de ce recueil. Elle est si courte et si dense que je ne peux qu'écrire qu'elle est sublime de justesse. En dévoiler davantage gâcherait irrémédiablement le plaisir de la découverte des futurs lecteurs. Quant à la chute, ça, en revanche, je peux le dire : elle est remarquable. Car en une seule phrase, elle exprime tout le génie de l’auteur. Le don d’observation dont il est doté bien sûr, mais aussi la capacité qu’il a d’imprimer à cette phrase une somme impressionnante d’émotions et de sentiments ; là où cent mots suffiraient à peine à d'autres. Écrire une image compréhensible pour l'intellect et pour l'âme, voilà la beauté de l'écriture.

L'auteur :

Née à Nagasaki le


#4 Le 31 décembre

−•− Ichiyô Higuchi −•−

Le 31 décembre s'ouvre sur le travail d'O-Mine, une jeune servante employée chez les Yamamura. Un travail qui a tout l'aspect d'une corvée. Car en effet, on la trouve occupée à remplir une baignoire, pas très grande, certes, mais qui demande tout de même que l'on y déverse à treize reprises deux seaux remplis à ras bord. La bise souffle fort, elle est glaciale, le puits est exposé au Nord, les sceaux sont lourds, le terrain glissant...

Y a-t-il une justice en ce monde ? Je crois que c’est une question que chaque être humain a dû se poser au moins une fois dans sa vie. Et tout particulièrement la jeune O-Mine, en ce soir de fête. Voire quelle sera la sentence du destin... Ici aussi il est question de pauvreté, très grande, de loyauté, de don de soi, mais aussi de témérité. De morale.

Le 31 décembre est la nouvelle la plus optimiste de ce recueil. À l'image du titre, peut-être. Un réconfort après trois précédentes lectures sombres, empreintes de tristesse, et même, après coup, de colère. Une nouvelle qui peut se lire comme une fable. Ou prendre visage de conte de Noël.

L'auteur :

Née le 2 mai 1872, décédée le 23 novembre 1896. Très jeune, Ichiyô Higuchi se fait remarquer pour son attirance des lettres. C'est ainsi qu'à l'âge de 14 ans, elle intègre l'école de poésie Haginoya. Suite au décès de son père, elle devient la responsable de sa famille. C'est l'époque où elles tombent avec sa mère et ses sœurs dans la pauvreté. Soudées, elles parviennent cependant à joindre les deux bouts. Ichiyô Higuchi est considérée comme l'un des plus grands écrivains de l'ère Meiji, période qui s'étend de 1868 à 1912. Depuis 2004, elle est représentée sur les billets de 5000 yen.


La Bibliothèque

Fleurs d'été (photo de droite)

Traduit  du japonais par : Brigitte Allioux, André Geymond, Claude Péronny et Estrellita Wasserman. Avant-propos et illustrations de Georges Lemoine • Collection Folio Junior (n° 773), Gallimard Jeunesse • Ce livre n'est plus édité, mais se trouve facilement d'occasion.

Pour les amateurs de littérature japonaise et plus particulièrement de nouvelles, est éditée en deux volumes aux éditions Gallimard une Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. Les textes y sont présentés chronologiquement et embrassent la production littéraire japonaise depuis le début du siècle jusqu'à l'après-guerre. La nouvelle, Fleurs d'été, de Tamiki Hara, peut se lire dans le premier tome. On peut en également en faire la lecture, ainsi que deux autres textes, dans la collection Babel - aux éditions Actes sud. Tamiki Hara : Prélude à la destruction, Fleurs d'été, Ruines. Trois textes autobiographiques qui furent à l'origine d'un genre littéraire :  le Genbaku bungaku (littérature de la bombe atomique), qui, en raison de la censure dont il fut l'objet de la part des forces d'occupation américaines, ne connut son essor qu'au début des années 1950.

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À propos de la photo d'illustration  pour la nouvelle Fleurs d'été :

La lumière et la chaleur dégagée par la bombe atomique sur Hiroshima, ont littéralement imprimé sur un mur (à la manière d'une plaque sensible), l'image d'une sentinelle qui descendait de son poste d’observation. L'échelle est intacte, mais le corps de l'homme s'est désintégré. Cette photo fut publiée pour la première fois en août 1952, par le journal japonais "Asahi". Elle fut interdite en Amérique pendant sept ans – U.S. Air Force.

L'aristocratie du reportage photographique, 1974, de Jacques Borgé et Nicolas Viasnoff. Ouvrage épuisé.
L'aristocratie du reportage photographique | Éditions Balland

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