Affaire du Dalhia noir | Une scène de crime surréaliste, une empreinte de pensée, et les œuvres de Man Ray et de Marcel Duchamp en filigrane.

Publié le par Marguerite Rothe

Un titre étrange, mais qui peut se comprendre comme une association d'idées en mode psychanalytique. Cet article, prolongement du dernier volet de ma série de chroniques sur l'affaire du Dahlia noir, peut toutefois être lu indépendamment ; avec lui, je reviens une toute dernière fois sur la fin tragique d'Elizabeth Short, alias le Dahlia noir.

livre enquête de Don Wolfe sur le Dahlia noir, alias Elizabeth Short
Dahlia noir, le dossier.

Peu après avoir terminé le livre de Steve Hodel, L'affaire du Dahlia noir, je commandai dans la foulée le livre de Don Wolfe, Le dossier du Dahlia noir : la pègre, le nabab et le meutre qui a choqué l'Amérique. Je me disais qu'avoir deux éclairages opposés sur cette affaire compléterait la vision que j'en avais. Une bonne décision, puisque dans le livre de Don Wolfe j'ai trouvé des éléments de vie sur Elizabeth Short qui ne figuraient pas ou n'étaient pas développés dans le livre de Steve Hodel. Rien d'extraordinaire, mais ce peu a suffi pour me renseigner plus complètement sur les derniers mois de celle qui, plus tard et pendant très longtemps, ne serait plus connue que sous le surnom du Dahlia noir.

Comme vous l’aurez peut-être compris, Steve Hodel et Don Wolfe ont chacun une idée bien arrêtée sur ce qui est arrivé à Betty Short. Et, bien évidemment, tous les deux ont raison... Pour Hodel, c'est de toute évidence son père George Hill Hodel l'assassin (cf. mon article sur G. Hodel.) ; tandis que pour Don Wolfe, ça ne peut être qu'un crime lié à la mafia. Pour lui, la petite Short était enceinte d'un gros ponte, et aurait naïvement essayé de le faire chanter. Le gros ponte en question aurait alors commandité son assassinat. Pour ma part, je n'arrive pas à imaginer une Elizabeth Short aussi vicieuse et vénale – si cela avait été le cas, elle ne se serait pas retrouvée à galérer à droite et à gauche, ni à résider dans des hôtels minables comme c'était le cas au moment des faits. Pas plus que je n'arrive à imaginer qu'un gros bonnet du Hollywood de l'époque fasse liquider une ingénue sans malice de manière aussi brutale et spectaculaire. En général, le mal et le vice donnent leur préférence à l'ombre, quand ce n'est pas la nuit. Ceci dit, j'ai trouvé très intéressant l'exposé (extrêmement détaillé) que fait Don Wolfe sur la pègre Hollywoodienne de l'époque, avec ses personnages et leur accointance avec la presse et le LAPD. Bien évidemment qu'Elizabeth évoluait dans le milieu interlope du cinéma – ce que décortique très peu Steve Hodel –,  où tout ce petit monde vêtu de paillettes et sourire scotché sur la face frayait allègement avec des crapules psychopathes à belle gueule comme Bugsy Siegel, pour ne citer que lui. Au reste, Don Wolfe nous apprend que, fréquentant toutes deux les mêmes clubs, Marilyn Monroe croisa à quelques reprises Beth Short, et que la mort terrible de cette dernière l'avait beaucoup touchée. À elle aussi son compte lui fut réglé, mais en plus propre et moins sauvage.

Ma Ray_ The Primacy of Matter over Thought, 1929 _ gelatin silver print

Man Ray, Primat de la matière sur la pensée, 1929. Épreuve à la gélatine argentique.

La scène du crime

À première vue, l'assassinat d'Elizabeth Short a tout du rituel. En tout cas, c'est ce que semble indiquer la disposition de son corps entièrement dénudé sur la scène de crime. Le tueur a pris soin de le disposer à même le sol, selon ce que l'on imagine être le schéma mental qu'il a de son "œuvre". Le résultat est une mise en scène d'épouvante sortie tout droit d'un esprit gravement malade. Frappadingue au point de reculer de deux ou trois pas pour juger de la qualité de son "travail", avant d'abandonner le corps profané de sa victime ? Tout est possible. Après tout, qui pourrait le déranger ? Nous sommes au mois de janvier, il fait un temps de chien, et l'endroit désert ressemble à quelque chose comme un terrain vague. Au reste, y avait-il un ou plusieurs bourreaux ?

Toujours est-il que, lorsque les premiers inspecteurs du LAPD arrivent sur place, c'est une scénographie d'épouvante qui leur tombe sous les yeux.

La scène est sidérante.  Surréaliste. Le corps de la victime, qui a entièrement été lavé de son sang, a été sévèrement mutilé en divers endroits, puis sectionné transversalement, entre la seconde et la troisième vertèbre. Son buste repose sur le dos, et ses bras à moitié pliés sont relevés au-dessus de sa tête, elle-même légèrement tournée de côté – comme endormie. Mais là où le surréalisme fait son apparition, c'est la disposition assignée au bassin et des membres inférieurs largement écartés de la victime. Posé à plat, fesses contre le sol, l'assassin l'a disposé, non pas dans le prolongement exact du buste, mais de façon décalée. Est-il possible de croire que cette disposition est fortuite ? Impossible à dire. Et pour ajouter à l'horreur, comme si celle-ci n'était pas encore assez violente, assez intense, à partir des commissures des lèvres, le tueur a tranché les joues d'Elizabeth Short jusqu'aux oreilles, lui faisant ainsi un Glasgow smile ; une "signature" pratiquée dans les années 1920 et 30 par les gangs de Glasgow (entre autres), et qui fait penser à un "sourire" ; ce qu'avance Don Wolfe, et d'autres enquêteurs. Mais est-ce bien de cela qu'il s'agit ? Steve Hodel lui, a son idée, et c'est à tout autre chose qu'il pense :

 L'hypothèse Hodel : les empreintes de pensée de Man Ray

Man Ray

Dès que Steve Hodel reprend l'enquête sur l'assassinat du Dahlia noir, les clichés de la scène de crime le conduisent à penser que l'assassin est un admirateur de l’œuvre de Man Ray. Et que cet admirateur est son père, le docteur George Hill Hodel. En effet, ce dernier et Man Ray ont été amis pendant longtemps. Sur son blog, Steve Hodel précise que leur amitié a duré une pleine décennie (Man Ray and Hodel’s friendship lasted a full decade in Hollywood from 1940-1950). Mais plus important : l'un comme l'autre – tout comme l'ensemble des Surréalistes, d'ailleurs –, partagent la même passion pour l’œuvre de Donatien Alphonse François de Sade (Donatien Alphonse François de). La violence des pratiques sexuelles du marquis les fascine, paraît-il. Jusqu'à quel point ?

"Plus j'avançais dan mes recherches et plus j'avais conscience de l'importance de Man Ray aux yeux d'un George Hodel qui le prenait manifestement pour une âme sœur."

p. 264 de l'édition brochée (L'affaire du Dahlia noir - Seuil)

Deux éléments dans la scénographie du crime d'Elizabeth Short, mettent Steve Hodel sur la piste d'un crime dont la finalité serait la reproduction de deux œuvres de Man Ray combinées en une seule : Le minotaure et À l’heure de l’observatoire.

  • Pour Steve Hodel, le criminel a séparé sa victime en deux afin d'exposer celle-ci de façon à ce que seuls le buste et les bras soient mis en évidence, comme sur la photo Le minotaure (V. reproductions ci-dessous)

Don Wolfe lui, affirme que la position des bras est due à la rigor mortis – Betty Short ayant été installée pour être sectionnée en deux sur des planches au-dessus d'une baignoire, les poignets attachés à la robinetterie (cf. son livre p. 337) .

  • Pour Steve Hodel, les lacérations qui partent des commissures de la bouche jusqu'aux oreilles, représentent la volonté du tueur de reproduire les lèvres incroyablement étirées du tableau À l’heure de l’observatoire ; des lèvres de femme, qui s'étirent sensuellement d'un bout à l'autre de l'horizon.

Pour Don Wolfe, et d'autres membres de la police, ces mutilations représentent assurément un  Glasgow smile.

Le minotaure, oeuvre photographique de Man Ray
Le minotaure, 1936 • Man Ray
Scène du crime d'Elizabeth Short 14 janvier 1947
Affiche de l'exposition au musée d'art de los angeles le 25 octobre 1966
À l’heure de l’observatoire • Les Amoureux, 1934

Pour ma part, je ne sais pas s’il y a quelque chose à « voir » ou à comprendre dans la disposition du corps scindé en deux d’Elizabeth Short sur l’herbe jaunie de ce terrain vague. Je n’arrive pas à décider si le ou les tueur(s) se sont tout simplement débarrassés du corps de leur victime en le laissant là, tel quel, ou s’il s’agit véritablement d’une mise en scène exécutée par un malade au plus fort d’une crise psychotique.

En revanche, ce qui attire mon attention, ce sont les lacérations infligées à la bouche, et la symbolique qu'elles délivrent. En effet, c'est la bouche qui peut embrasser ou mordre, qui peut dire des mots d'amour ou proférer des injures, promettre ou trahir. Elle est aussi le véhicule de la pensée. Qu’est-ce qu’Elizabeth Short a dit, et qu’elle aurait dû taire ?


Bref regard sur des œuvres de Man Ray et Marcel Duchamp

Fer à repasser dit à pointes ou à clous _ man ray 1963

Je ne me suis jamais réellement intéressée au Dadaïsme, ni au Surréalisme qui lui a succédé. Alors que l'Art Brut ou autrement appelé Art Singulier, m'apparaît comme l'expression d'une authentique nécessité d'expression qui fuse tout droit des régions de l'âme – très souvent empreinte de souffrance –, l'art Dada lui, me fait l'effet d'une fumisterie. J'y vois la production d'un groupe d'opportunistes sans réel talent. Man Ray et son fer à repasser, si plaisamment nommé Cadeau, et Marcel Duchamp (en association avec Man Ray), avec son Élevage de poussière, et ses Ready-Made, en sont de parfaits exemples. Hugo Ball, qui proclamait : « Ce que nous appelons dada est une bouffonnerie issue du néant » , ne pensait pas si bien dire. J'approuve sans réserve.


La vie illustrée de Marcel Duchamp. Illustrations d'André Raffray, aux éditions J&J Jennifer Gough-Cooper et Jacques Caumont. Centre National d'Art et de Culture Georges Pompidou

Vous vous demandez peut-être pourquoi j'évoque ici l’œuvre de Marcel Duchamp. Tout simplement parce que Steve Hodel – attention, bien que floutées, certaines photos peuvent être choquantes – en parle sur son blog. Il y explique qu'un petit groupe d'artistes, anciens amis et intimes de son père (George H. Hodel), ont chacun créé une œuvre qui serait un hommage pour son "chef-d’œuvre surréaliste". Chef d’œuvre surréaliste qui, lui-même, aurait été initialement un hommage à Man Ray...

C'est vrai que vue comme ça, la quête d'Hodel paraît obsessionnelle, et peut-être l'est-elle. Sauf qu'il n'est pas le seul à se poser des questions sur la dernière œuvre de Marcel Duchamp, puisque Mark Nelson et Sarah Hudson Bayliss, avec leur livre Exquisite Corpse: Surrealism and the Black Dahlia Murder (Cadavre exquis : le surréalisme et le meurtre du Dahlia noir) évoquent des similitudes entre l’œuvre de Duchamp et la fin tragique d'Elizabeth Short. Pareillement à eux, l'installation de Marcel Duchamp : Étant Donnés : 1 ° la chute d’eau, 2 ° le gaz d’éclairage, me bouscule intellectuellement.

Installation de Marcel Duchamp : Étant Donnés : 1 la chute d’eau, 2 le gaz d’éclairage

Philadelphia  Museum of Art

Cette œuvre se compose et se découvre en deux parties. La première consiste en une porte à double battants fermée, et percée de deux trous à hauteur d'homme pour permettre de regarder ce qu'il y a derrière. Ce faisant, Duchamp propose au visiteur de se faire "voyeur". De l'autre côté de cette porte – qui est la seconde partie de l’œuvre –, le regard de l'observateur, du "voyeur", traverse un espace obscur et s'en va butter sur un mur percé au-delà duquel repose un corps féminin. Un mur qui évoque ceux des villes ruinées par la guerre (une indication temporelle ?) ; en outre, ce mur est bâti avec 69 briques numérotées formant 16 rangées horizontales – ceux qui s'intéressent à la numérologie et à la symbolique des arcanes majeurs du tarot apprécieront.

Marcel Duchamp (1924) par Man Ray

Ce qui est troublant dans cette installation, c'est comment et où repose un "corps" féminin. Celui-ci, au milieu de la broussaille, est allongé dans une pose alanguie, quasi post-coïtale, et s'il ne tenait cette lampe allumée à bout de bras, le spectateur-voyeur croirait apercevoir un cadavre. Est-ce le corps symbolique de Betty Short, retrouvé dans un terrain vague le 14 janvier 1947 sur Norton Avenue (L.A.) ? Alors pourquoi cette mèche blonde, le long du cou du mannequin ? L'eau introduite par Duchamp dans son œuvre est symbolique, elle aussi. Comme la lampe allumée. Comme le damier noir et blanc au sol. Dans son livre, le chapitre intitulé : La mythologie hermétique d’Étant Donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage, Yiannis Toumazis avance que ce damier pourrait représenter un exercice de de perspective, le pavement d'une loge maçonnique ou bien un échiquier. Il est vrai que Duchamp s'est consacré fort longtemps aux échecs presque dix ans, faisant même des tournois. Pour ma part, je propose le sol carrelé d'une salle-de-bains...

illustré par André RAffray
Illustration tirée du livre : La vie illustrée de Marcel Duchamps

Ces éléments sont ce qu'il y a de plus "visible", dans l’installation de Duchamp. Mais que penser de ce qui n'est pas d'ordre visuel ? Pourquoi Marcel Duchamp a-t-il dissimulé pendant vingt ans qu'il travaillait sur cette installation ? Seules quatre personnes étaient au courant. Le secret était absolu. Commencée après guerre, en 1946, elle ne sera dévoilée au public qu'un an après sa mort, en 1969. Lubie d'artiste ? Pourquoi pas. En tout cas, cette installation ne ressemble absolument en rien à ses précédentes créations.

Enfin, dernière trouvaille de mes recherches documentaires au moment de terminer cet article, il y a cette gravure sur papier japon, qui figure une étude pour son installation Étant Donnés. Cette tache d'encre et cette béance au milieu du corps, qui partage la poitrine du bassin, me fait immédiatement penser au corps martyrisé d'Elizabeth Short. Encore une coïncidence ?

Gravure téléchargée sur le site Pierre Bergé & Associés.

Donc beaucoup de choses étranges, coïncidentes, avec la scène de crime d'Elizabeth Short. Mais le mouvement surréaliste n'est qu'étrangeté, folie, fantasmagorie paroxysmique, exaspération des sens et célébration du sexe, quel qu'il soit. Et puis il y a toutes ces images, ces œuvres d'art, qui correspondent parfois de façon troublante à la posture de la jeune morte, et au sujet desquelles on se pose la question de savoir si elles sont ou pas le fruit du hasard ; si tant est que celui-ci existe...

©Marguerite Rothe.


Les surréalistes

 Au fond de gauche à droite : Man Ray, Jean Arp, Yves Tanguy et André Breton  -  Devant, de gauche à droite : Tristan Tzara, Salvador Dalí, Paul Éluard, Max Ernst et René Crevel (Photo de Man Ray, 1930).


Ressources documentaires

Site du Los Angeles County Museum of Art (LACMA) (Photos de Man Ray, dont celle de "Cadeau", montrée en illustration sur cette page.

Philadelphia Museum of Art - Marcel Duchamp : Étant donné 1. la chute d'eau, 2. le gaz d'éclairage

Site Documents Dada : Article très complet sur Marcel Duchamp de Alain JOUFFROY.  (Encyclopaedia Universalis)

Blog Lettres volées : Sade et les surréalistes.

La mythologie hermétique d'Étant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage (Marcel Duchamp), de Yannis Toumasis (une lecture des plus intéressantes !)

Blog Rivage de Bohème. Page consacrée au dadaïsme.

Blog de Steve Hodel,  auteur de L'affaire du Dahlia noir.

The Black Dahlia in Hollywood, site en anglais, mais qui vaut le détour, tant l'iconographie sur l'affaire du Dahlia noir est importante et variée.


Mark Nelson et Sarah Hudson Bayliss, posent la question, à juste titre, dans leur livre Exquisite corpse, sous-titré : Surrealism and the Black Dahlia murder:

A literal reenactment?  Une reconstitution littérale ?

Qui sait ? Les méandres et les abysses de la psyché humaine, insondables de tous temps, autorisent la réponse : "Oui, peut-être, tristement peut-être"

 

 

Publié dans Non-fiction, Dossiers

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