Quinzinzinzili, de Régis Messac

Publié le par Marguerite Rothe

montage quinzinzinzili

Pfffiou !...

Quinzinzinzili... Un titre totalement loufoque et une couverture...😖 C'est dire s'il faut être curieux pour s'intéresser à ce livre. Mais si vous franchissez le pas, je peux vous garantir que vous en serez grandement récompensés. D'autant plus si vous êtes fans du genre post-apocalyptique. Ce que je suis.

De quoi ça parle ?

Quinzinzinzili, livre d'anticipation de science-fiction, de régis messac

 

Après un court aperçu géopolitique sur l'état du monde, et les raisons qui font que la guerre se prépare, Quinzinzinzili fait entrer le lecteur dans le vif du sujet lorsque Gérard Dumaurier (notre héros), part faire une excursion dans les grottes du coin en compagnie d'un jeune guide et d'un groupe d'enfants. Ces derniers sont en cure d'altitude, et sont résidents du préventorium local. C'est ce jour-là que tout pète. L'action se situe en France, en Lozère, sur une période d'environ quatre, cinq ans.

 

Publié en 1935, le Quinzinzinzili, de Régis Messac, est contemporain du grand roman d'Aldous Huxley Le meilleur des mondes (publié en 1932), ainsi que du non moins célèbre 1984 (publié en 1949), de George Orwell. Eh bien voulez-vous que je vous dise ? Quinzinzinzili n'a rien, mais alors rien à envier à ces deux chefs-d’œuvre  de la littérature d'anticipation. C'est un grand, très grand roman, et comme 1984 et Le meilleur des mondes, il n'a pas pris une ride.

Rédigé à la manière d'un journal de bord, ou plus exactement comme un journal-testament, Quinzinzinzili, ce n'est pas de la littérature post-apocalyptique façon Hollywood, et le héros principal n'a rien à voir avec Brad Pitt ou Charlton Heston. Quant aux gamins, bien loin d'être dégourdis, ils sont d'une nature plutôt chétive. D'où leur présence en préventorium au moment où tout s'écroule. Quinzinzinzili est un roman à part, particulier, qui ne cherche pas à plaire. Il a des choses à dire, et il les dit.

Les personnages, donc...

Tout d'abord, le scripteur. Il s'agit un homme d'une trentaine d'année. Précepteur de deux garçons, c'est le genre "tire-au-flanc". Au lieu de  Gérard Dumaurier, il aurait pu s'appeler Jean Foupalour. Messac a su le rendre parfaitement détestable, et je ne m'en suis pas privé. Ensuite, il y a le jeune guide, un gars d'une vingtaine d'années, genre scout, quasiment transparent ; personnage-prétexte pour poser une base logique à l'histoire, il est le seul figurant introduit dans l'histoire par Messac, et va être très vite évacué de l'aventure. Et puis il y a les gamins : un Anglais, un Espagnol, et des Français, dont la plupart s'expriment dans un patois languedocien – d'où le "quinzinzinzili", qui doit se comprendre comme le Qui es in cælis  (Qui êtes aux cieux), issu de la prière du Seigneur : Notre Père. Ils sont huit garçons et une fille, et ils ont entre sept et treize ans  ; la fille, partie en randonnée avec le groupe, est celle du concierge du préventorium.

Ensuite...

C'est avec ce reste d'humanité bancale que Régis Messac va sceller le destin de l'Homme sur la planète. C'est-à-dire avec un je-m’en-foutiste et une poignée d'enfants plus ou moins maladifs. Et il ne va pas y aller de main morte. Le lecteur comprend très vite que Dumaurier était  dans la vie d'avant un hédoniste sans envergure, et que malheureusement, ce n'est pas l'adversité qui va révéler chez lui une grandeur d'âme insoupçonnée. À aucun moment cet homme ne va prendre les choses en main pour tenter de mettre en place une structure qui permettrait aux enfants de faire face à ce nouveau monde. Pour lui, le défi consiste à se défausser en toute occasion, quand il ne passe pas son temps à geindre qu'il est ou doit être devenu barjot. Il se fout comme d'une guigne de préserver les maigres acquis des uns et des autres. De transmettre ses propres connaissances, si minimes soient-elles.  Au lieu de quoi, il va laisser faire. Peuh ! comme il dit. Et les enfants vont s'ensauvager très vite.

En moins de deux cent pages, Régis Messac fait rejouer à l'échelle de cette micro société rescapée, l'histoire du monde, et donc celle de l'Homme. Et c'est noir, épouvantablement noir. Ainsi, sous le regard indifférent de Dumaurier, les enfants vont reproduire les immuables stratégies de conquêtes pour le pouvoir. Car au fond, c'est ainsi que fonctionne l'humain. Né, il doit vivre, mais pour cela, il doit survivre, se battre, être le plus fort, le plus intelligent, se reproduire. Immuablement, impitoyablement, la Nature ne sélectionne que les forts. Et là, comme toujours, c'est la violence qui va s'imposer et faire la loi. Et le crime faire son retour pour la conquête du pouvoir, et celle de la femme. Pour la perpétuation de l'espèce.

« Oh, et puis… Qu'est-ce que ça peut me faire ? M'en fous. Quinzinzinzili ! Quinzinzinzili ! »

©Marguerite Rothe


Extraits

Dès l'incipit, le scripteur du journal, effaré par ce qui est arrivé et ce que lui-même est en train de vivre,  préfère écrire qu'il est peut-être fou.

C'est le procédé qu'a trouvé Régis Messac pour dérouler un récit qu'il sait violent. Procédé qui a ses limites, puisque fatalement, le lecteur fait le rapport entre cette supposée folie, et la connaissance presque pointue qu'a le narrateur de la géopolitique mondiale au moment de l'effondrement – situation elle-même impossible à passer sous silence pour écrire l'aventure des rescapés. Un parfait exemple de la difficulté de l'écriture.

"Moi, Gérard Dumaurier… Ayant écrit ces mots, je doute de leur réalité. Je doute de la réalité de l’être qu’ils désignent : moi-même. Est-ce que j’existe ? Suis-je autre chose qu’un rêve, ou plutôt un cauchemar ? L’explication la plus raisonnable que je puisse trouver à mes pensées, c’est que je suis fou."

p. 23

la terre et le soleil

Écrit en 1935, Quinzinzinzili est quasiment prophétique. Car si dans son livre, Tokyo et d'autres principales villes du Japon tombent sous les bombes, dix ans plus tard, dans la vraie vie, ce sont Hiroshima et Nagasaki qui seront anéanties par le feu atomique. Pour revenir à Quinzinzinzili, espérons que le gaz mortel inventé par le Tokuko Hayashi de Régis Messac ne fera jamais partie de la panoplie guerrière des hommes qui gouvernent notre monde. Mourir asphyxiée comme une mouche prisonnière sous une cloche de verre, non merci.

"Les dernières nouvelles certaines concernaient l'immense continent asiatique. Dans les plaines chinoises et celles de l'Inde, l’atterrissage des torpilles fut aussitôt suivi de son plein effet. Sans savoir pourquoi, sans comprendre, les foules jaunes dans les rizières torpides et le long des fleuves géants, sentirent tout à coup l'air qu'elles respiraient devenir étouffant. Leurs pommettes parurent tout à coup plus saillantes, leurs yeux plus étroits et plus obliques, et leur masque mongol se crispa d'un rictus éternel. Les hommes jonchères les plaines comme des javelles fauchées, et les fourmilières des grandes villes furent des fourmilières mortes. On ne peut que supposer que des phénomènes analogues se passèrent au État-Unis. Toutes les communications furent brusquement interrompues. Le nouveau continent tout entier devint muet.

Avant qu'on ait eu le temps de faire quoi que ce soit, le fléau s'abattait sur l'Europe et l'Afrique. [...] le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d'élargir le passage de l'air – d'un air qui n'existait plus –  l'humanité mourut en ricanant."

p. 51

Terminant Quinzinzinzili, le lecteur ne saura pas si ce qu'il vient de lire est l’œuvre d'un fou ou bien le testament du dernier des Hommes.  Au fond, l'hypothèse de la folie du narrateur est la seule bouffée d'espoir que lui offre Régis Messac. Sans doute a-t-il eu pitié de ce lecteur qui se dit peut-être, entre deux paragraphes : "L'humanité ne peut pas être aussi stupide. Elle ne peut pas s'éteindre comme ça, aussi bêtement. Non ?" À voir.

"Salut et adieu. Je n'ai plus rien a faire ici. Qu'aurais-je à vous dire, et que pourriez-vous pour moi ? Moi... Moi... Mais qui suis-je ? Comment est-ce que je m'appelle, déjà ? Eskhatos ? Non. Ce n'est plus mon nom. Je l'ai donné, ou ils me l'ont pris. Moi, moi... Je ne sais plus. Je ne sais plus qui je sui. Ni si je suis. Oh, et puis... Qu'est-ce que ça peut bien faire ? M'en fous. Quinzinzinzili !Quinzinzinzili !"

p. 181


Biographie

Né à Champagnac le 2 août 1893, cet idéaliste, adepte de la non-violence est arrêté le 10 mai 1943, puis déporté en Allemagne, où il disparaîtra sans laisser de traces. Il a été déclaré mort en 1945.

Bibliographie non exhaustive

Propos d'un utopien ; La cité des asphixiés ; Le "detective novel" et l'influence de la pensée scientifique ; Le miroir flexible ; Quinzinzinzili ; Valcrétin.

Publié en 1935, Quinzinzinzili est réédité une première fois en 2007, puis cette année, en 2017, pour la présente édition à La Table Ronde.


Ressources documentaires

Société des amis de Régis Messac

Régis Messac, fiche Wikipédia

Critique de Quinzinzinzili par Laurent Leleu, dans le Bifrost n° 49 de janvier 2008

Illustration de la "une" : montage photo : Forêt dévastée - Pixabay et photo du film Sa majesté des mouches, 1963.


Quinzinzinzili, de Régis Messac
Quinzinzinzili, de Régis Messac
Quinzinzinzili, de Régis Messac

Publié dans Anticipation • SF

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