En rêve et contre tout, d'Anastasie Liou

Publié le par Marguerite Rothe

Illustration pour le livre d'Anatasie Liou, En rêve et contre tout

En rêve et contre tout est un curieux objet littéraire. Est-ce une ode à la littérature ? De la poésie renversante ? Un amusement d'auteur ? Un challenge intellectuel ? Ou peut-être une anticipation déjantée ? À moins que ce ne soit un rêve écrit à l'encre imaginaire sur papier fort sympathique ? Sinon, une embrouille policière en mode kafkaïen ? Impossible à déterminer. Un peu tout cela, et sûrement même davantage. Car la puissance d'une fiction, sa magie, c’est d’expédier celui qui lit encore plus loin que ce que propose l’auteur au départ ; plus loin dans l’imaginaire ; plus loin dans l’exploration des champs intérieurs, intellectuels ou spirituels. Avec En rêve et contre tout, c’est exactement ce que fait Anastasie Liou. Et voilà pourquoi son roman – qui est aussi, soit dit en passant, un fameux  hommage au livre Dans un autre temps, de Philippe Caubet –, est remarquable.

Pour commencer, il faut que vous sachiez qu’on n’entre pas dans En rêve et contre tout, les mains dans les poches et la  besace en bandoulière  – pour ma part, j’ai bu la tasse. De l’imaginaire à haute dose risque d’être déstabilisant. Il m’a donc fallu un petit moment avant de reprendre pied pour rencontrer véritablement l’auteur. Avant d’être capable de suivre le fil de ses pensées et d'accéder à son univers mental. Car l’imaginaire d’Anastasie Liou est profondément et incroyablement original. Cependant, l’imaginaire livré à lui-même ne suffit pas à composer une œuvre ; pour cela, il doit être soutenu par une connaissance de la langue et de ses bons usages, ainsi que d'une solide culture générale et littéraire. En rêve et contre tout répond à tous ces critères. Et tandis que je lisais cette histoire abracadabrantesque, mon plaisir était double : celui de lire des phrases construites comme de merveilleux châteaux de mots, et celui de découvrir, tantôt grave, tantôt malicieuse, la fantaisie débridée d’un auteur né pour manier la plume.

Tout ceci pour dire que le livre d’Anastasie Liou n’est pas de ceux qui mènent les lecteurs au bord de l’apoplexie pour cause de pages tournées trop vite. Ici, c’est exactement l’inverse qui se produit. L’écriture élaborée d’En rêve et contre tout commande naturellement la lenteur. Parce que la lecture de chaque phrase – ou presque – se déguste tel un mets de qualité supérieure. Un genre de Béluga, que le néophyte apprend à aimer à mesure que ses papilles en découvrent le goût réel.

Mon expérience de lecture

Elle est double. À la lecture d’En rêve et contre tout, j’ai vu à la fois une performance, et la création originale d’un auteur. Performance, quand se déploie sur plus de trois cent pages une fiction dont le théâtre d’action est un rêve, et qu’à chaque instant, le lecteur a vraiment la sensation d’être un acteur ce rêve. De pénétrer dans la chair même du rêve, et d’en ressentir tous les décalages, infimes ou exubérants, les incohérences, l’abolition de la temporalité.

Ce que j’ai beaucoup aimé aussi, c’est la quête de la mémoire ; perdue, retrouvée, encore perdue, toujours plus insaisissable qu’une poussière de pensée. J’ai aimé également les allers-retours entre la mémoire, le rêve, l’amour, la mort. Le rêve est-il mémoire ? L’amour est-il un rêve ? Que sont l’une pour l’autre la mort et la vie ? Un début et une fin éternels et indissociables ?

Définitivement bluffée par une fin de toute beauté, je recommande sans réserve la lecture « stupéfiante » d’En rêve et contre tout. Le roman d’Anastasie Liou est un beau voyage pour les amoureux de la littérature, et de l’écriture, et des mots, et des décors étranges et fantasques des rêves, forcément et définitivement insaisissables. Oui, vraiment, j’ai beaucoup, beaucoup aimé ce roman.

Au fait, où peut donc bien se trouver « le Passage » ?

©Marguerite  Rothe

#1 Extrait

"Le Grand Lecteur acquiesça. Il lui fallait à présent identifier sans plus attendre le souvenir à l’origine de sa confusion actuelle. S’il parvenait à se remémorer Sophie L. une bonne fois pour toutes, s’il découvrait enfin la raison qu’elle avait eue de le hanter en rêve, en rêve et contre tout, il pourrait enfin espérer le prompt retour à la vie tranquille qu’il menait jusqu’à présent, la vie grise dont il raffolait entre tous les plaisirs de l’existence. Furieux de s’être laissé manipuler par le personnage de son roman favori, il décida de sortir prendre l’air et, fait assez remarquable, il enjamba son miroir sans même s’y regarder. Aussitôt de l’autre côté, il se trouva dans un endroit charmant mais n’y prêta aucune attention. Il pensait avoir oublié quelque chose mais quoi, il lui était impossible de s’en rappeler. Pris au dépourvu, et d’assez méchante humeur, il s’interrogea : « Comment vais-je parvenir à me souvenir de l’histoire d’amour que j’aie eue avec Sophie L. si je ne la rencontre jamais ? » Mais à bien y réfléchir, Rubempré lui avait proposé un souvenir heureux ; or il n’était la plupart du temps heureux que plongé dans la lecture jusqu’aux yeux."

#2 Extrait

"Loin des yeux, loin de la vie intérieure ! Nous les anges gardiens de buts secrets et de grandes espérances ne sommes guère dupes des faux-fuyants du Grand Lecteur. Est-il vrai qu’il n’aime pas la joie qui sort du champ de ses lectures ? Que cette joie lui paraît hors sujet ? Qu’il redoute d’être aimé et sans doute d’aimer en retour ? Qu’à cela ne tienne : laissons-le à la vie grise ! Et puisque la vie est grise, et que c’est tant mieux, donnons-lui donc tout le gris désiré ! Donnons-lui de la grisaille à volonté ! De la grise grise grisaille de la meilleure qualité ! Du duvet de grisaille à s’en griser le regard, des plumes de gris souris plus légères que la poussière qui retombe par vagues à l’âme dans le silence et le sommeil. Donnons-lui tout ce qu’il veut ! Tout ce qu’il veut oublier : donnons-lui du rêve…"


Quatrième de couverture

Réfléchissez bien avant d'ouvrir ce livre. Une tempête prodigieuse s'y déchaîne en permanence. Celle de l’hyper-volatilité de la vie intérieure, totalement déréglée à l'ère de l'information en continu. Là où les sentiments, les pensées et les souvenirs les plus précieux se déforment, s'égarent puis s'effacent à toute vitesse... N'essayez pas de rechercher un peu de réconfort en vous plongeant dans un roman. Depuis qu'une nouvelle génération de caractères imprimés, alliée à un papier et à une encre de qualité extra-cérébrale, a fait son apparition, lire tue !

Le Royaume-Uni, ayant enregistré le plus grand nombre au monde de victimes, s'est couvert de panneaux portant l'inscription : No books. Seul un homme résiste au fléau dit de "la lecture stupéfiante". C'est le dernier Grand Lecteur, être d'exception, d'allure princière admiré et envié de tous. Qui se serait douté qu'il se nourrissait exclusivement de livres ? Qu'il se refusait à éprouver la moindre émotion d'origine... "non littéraire" ? Qu'il fuyait lui-même la vérité du cœur ? Mais, un soir qu'il s'apprête à relire Illusions perdues, voilà que tout bascule. Tout à coup les phrases qu'il était en train de déchiffrer vacillent. Son fauteuil se renverse. Le décor change. Le Grand Lecteur a tout juste le temps de s'apercevoir que son livre a disparu et qu'il se trouve soudain dans la chambre et dans le rêve d'une femme : Sophie L., revenue de l'oubli. "Orphée et Eurydice" revisite sur le mode tragi-comique, en forme de retour au premier regard, à la première joie et à la première page du destin et de l'amour. Un voyage extraordinaire sur fond de non-sense so british, de chasse au lapin blanc, de méditations sur le ressouvenir et son pouvoir de rédemption et de re-création. Un imaginaire en folle effervescence.

L'auteur

Anastasie Liou est critique littéraire, préfacière, et travaille dans l’édition. Elle signe, ici, son premier roman.

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Merci aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, pour leur aimable envoi de ce Service de Presse, immensément apprécié, comme pressenti.

Parution : 25 janvier 2018 • 320 pages • ISBN : 978-2363711427 • Prix : 22 euros

 


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