Propaganda : comment manipuler l'opinion en démocratie, de Edward L. Bernays 1/2

Publié le par Marguerite Rothe

Comment manipuler l'opinion en démocratie ? Eh bien Edward Bernays vous explique cela dans son livre Propaganda. Nous sommes en 1928, et ce monsieur explique aux capitaines d'industrie, aux hommes politiques et à tous les détenteurs de pouvoir en général, comment manipuler l'opinion et, accessoirement, comment gagner encore plus d'argent.

C'est en faisant des recherches documentaires pour mon prochain livre (un court roman d'anticipation), que

visuel de l'édition originale publiée aux éditions H. Liveright, New York, en 1928
Visuel de l'édition originale publiée en 1928

j'ai été amenée à lire Propaganda. Une lecture qu'il m'importait de faire pour avoir une idée générale sur le sujet. Pour être dans "l'ambiance", en quelque sorte. J'ai été servie ; quand l'on n'a pas soi-même ce type d'ambition, on est toujours surpris par le désir qu'on certains de vouloir dominer leur prochain, voire le monde entier, et ce, quel qu'en soit le prix – facture qu'eux-même ne paieront pas, s'entend.  Écrit en 1928, le Propaganda d'Edward Bernays expose comment influencer les populations pour les amener à consommer tel ou tel produit, et plus dangereusement, à avoir un avis favorable ou négatif sur tel ou tel mouvement politique ou social. Le type est génial, et, à l'époque, les capitaines d'industries comprennent instantanément combien les nouvelles techniques de Bernays vont leur être profitables. Immensément profitables. Car lorsqu'on lit Propaganda aujourd'hui, et si l'on considère l'état de la consommation 80 ans plus tard, force est de constater que les techniques de manipulations mentales élaborées par Bernays fonctionnent du feu de Dieu. Techniques qui ne s'arrêtent d'ailleurs pas au seul champ de la consommation. Ce qui revient à comprendre que lorsqu'il publie son livre, Edward Bernays a parfaitement conscience du potentiel extraordinaire de ses travaux. Une certitude qui se vérifie dans le choix qu'il fait pour le titre de son livre et de son sous-titre : PROPAGANDA - The public mind in the making (Comment manipuler l'opinion en démocratie), l'ensemble appuyé par une illustration de couverture explicite. Ne serait-ce pas ce qu'on appelle : une conspiration ?

"Sous le titre revendiqué de Propaganda, l’ouvrage […] peut être considéré comme une manière de « carte de visite » présentée avec assurance, voire avec candeur, aux clients susceptibles de recourir aux services de la déjà florissante industrie créée par Bernays moins de dix ans plus tôt"- in préface de Normand Baillargeon.

L'incroyable dans cette histoire, et ce qui m'a le plus frappé à la lecture de ce livre, c'est que Bernay a une telle façon de déployer ses arguments (qui ont l'apparence d'une logique infaillible), que  le lecteur se trouve très vite convaincu des bonnes raisons qu'il aurait à utiliser les services de l'auteur. Sans même se rendre compte que, dès sa lecture commencée, la manipulation a déjà commencé à s'exercer.

Le chemin du succès

Si de l'avis général Sigmund Freud est reconnu comme le père de la psychanalyse, Edward Bernays, son neveu, est quant à lui considéré  par beaucoup comme celui de la propagande politique.

C'est cinq ans après avoir publié Crystallizing public opinion, en 1923, qu'Edward Bernays rencontre le succès avec Propaganda. À compter de cette date, son Bureau de relations publiques ne cessera de prospérer. Il faut dire que sa vision est originale : elle  s'appuie à la fois, en les combinants entre elles, sur les idées de Gustave Le Bon (Psychologie des foules), et sur celles de son oncle Sigmund Freud, ainsi que sur toutes les techniques des sciences sociales de l'époque : sondages, enquêtes ciblées, statistiques en tous genres, etc.

C'est ainsi qu'avec ses techniques de gestion et de diffusion de l'information, Edward Bernays propose un regard nouveau sur la publicité. Reléguant du même coup au placard les primitives "réclames" du 19e siècle.

Une campagne publicitaire légendaire : les femmes et la cigarette

"Nous sommes toujours en 1929 et, cette année-là, George Washington Hill (1884-1946), président de l'American Tobacco Co., décide de s'attaquer au tabou qui interdit à une femme de fumer en public, un tabou qui, théoriquement, faisait perdre à sa compagnie la moitié de ses profits. Hill embauche Bernays, qui, de son côté, consulte aussitôt le psychanalyste Abraham Arden Brill (1874-1948), une des premières personnes à exercer cette profession aux États-Unis. Brill explique à Bernays que la cigarette est un symbole phallique représentant le pouvoir sexuel du mâle : s'il était possible de lier la cigarette à une forme de contestation de ce pouvoir, assure Brill, alors les femmes, en possession de leurs propres pénis, fumeraient."

"La ville de New York tient chaque année, à Pâques, une célèbre et très courue parade. Lors de celle de 1929, un groupe de jeunes femmes avaient caché des cigarettes sous leurs vêtements et, à un signal donné, elles les sortirent et les allumèrent devant des journalistes et des photographes qui avaient été prévenus que des suffragettes allaient faire un coup d'éclat. Dans les jours qui suivirent, l'événement était dans tous les journaux et sur toutes les lèvres. Les jeunes femmes expliquèrent que ce qu'elles allumaient ainsi, c'était des « flambeaux de la liberté » (torches of freedom). On devine sans mal qui avait donné le signal de cet allumage collectif de cigarettes et qui avait inventé ce slogan ; comme on devine aussi qu'il s'était agi à chaque fois de la même personne et que c'est encore elle qui avait alerté les médias."

"Le symbolisme ainsi créé rendait hautement probable que toute personne adhérant à la cause des suffragettes serait également, dans la controverse qui ne manquerait pas de s'ensuivre sur la question du droit des femmes de fumer en public, du côté de ceux et de celles qui le défendaient - cette position étant justement celle que les cigarettiers souhaitaient voir se répandre. Fumer étant devenu socialement acceptable pour les femmes, les ventes de cigarettes à cette nouvelle clientèle allaient exploser" - in préface de Normand Baillargeon.

affiches de propagande pour amener les femmes à fumer des cigarettes
Affiches de propagande pour inciter les femmes à fumer.

Manipulation consciente des opinions : un gouvernement invisible

#1 Extrait

Bernays cherche également dans les sciences sociales, [...] une justification (à prétention) scientifique de la finalité politique du travail accompli par le conseiller en relations publiques. Il la trouve dans l'adhésion d'une part importante des théoriciens des sciences sociales naissantes qu'il consulte et respecte à l'idée que la masse est incapable de juger correctement des affaires publiques et que les individus qui la composent sont inaptes à exercer le rôle de citoyen en puissance qu'une démocratie exige de chacun d'eux : bref, que le public, au fond, constitue pour la gouvernance de la société un obstacle à contourner et une menace à écarter.

#2 Extrait

Dans Propaganda, il écrit : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »

Cette idée que cette forme de « gouvernement invisible» est tout à la fois souhaitable, possible et nécessaire est et restera omniprésente dans les idées de Bernays et au fondement même de sa conception des relations publiques : « La minorité a découvert qu'elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l'opinion des masses pour les convaincre d'engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Étant donné la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable. De nos jours la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d'importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l'industrie, de l'agriculture, de la charité ou de l'enseignement. La propagande est l'organe exécutif du gouvernement invisible. » - in préface de Normand Baillargeon.

manipulation des médias de masse

Définition du mot propagande : fin 17e siècle, nom d’une congrégation, traduction de la locution latine de propaganda fide, « pour la propagation de la foi », de propagare (v. propager) - Larousse étymologique.

« […] la propagande au vrai sens du terme est une forme parfaitement légitime de l'activité humaine. Une organisation sociale, religieuse ou politique qui professe certaines valeurs et entreprend de les faire connaître, de vive voix ou par écrit, pratique la propagande.

« La vérité en impose et elle doit l'emporter. Si une assemblée d'hommes estime avoir découvert une vérité précieuse, c'est pour elle un devoir, plus encore qu'un privilège, de la répandre. […] La propagande ne devient mauvaise et répréhensible que lorsque ses auteurs s'emploient délibérément et en connaissance de cause à propager des mensonges, ou à produire des effets préjudiciables au bien public. » - Citation du Standard Dictionary, dans la préface de Normand Baillargeon.

 

Propaganda est une lecture à la fois édifiante (terrifiante) et nécessaire pour comprendre et prendre conscience qu'il est des choix que nous ne ferions peut-être pas si nos esprits n’étaient pas manipulés. Ce qui est difficile à savoir, puisque la plupart du temps, et c'est le propre de la manipulation mentale, nous ne savons pas que nous sommes sous influence – exactement comme le sont des disciples sous la coupe d'un gourou.

©Marguerite Rothe


Sommaire

Livre Propaganda, de Edward Bernays, aux éditions Zones
Propaganda, aux éditions Zones

 

Préface - 1. Organiser le chaos - 2. La nouvelle propaganda - 3. Les nouveaux propagandistes - 4. La psychologie des relations publiques - 5. L'entreprise et le grand-public - 6. La propagande et l'autorité publique - 7. La propagande et les activités féminines - 8. La propagande au service de l'éducation - 9. La propagande et les œuvres sociales - 10. L'art et la science - 11. Les mécanismes de la propagande

  • Broché: 141 pages
  • Éditeur : Zones (11 octobre 2007)
  • ISBN-13: 978-2355220012
  • Prix : 13,50 €

 

____________________________________________________

 

Ressources documentaires et autres

Fiche Wikipédia d'Edward Bernays

Vidéo : Edward Bernays, père de la propagande moderne. (4:28)

Psychologie des foules, de : Gustave Le Bon

Extrait de l'article de Sandrine Aumercier : Bernays, agent de Freud

Sur Agoravox, article de Romaric Thomas : La manipulation de l’opinion publique selon son inventeur

____________________________________________________________

Propaganda – La fabrique du consentement, par Arte (à visionner sans VPN)
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :