LE MÉPRIS : réinterpréter, puis réécrire la vision originale d'un auteur à des fins idéologiques

Publié le par Marguerite Rothe

illustration du roman Nineteen Eighty-Four George Orwell , censure généralisée dans le roman 1984

Des sensitivity readers, autrement dit : des lecteurs de sensibilité, apparaissent dans la sphère éditoriale. Un terme élaboré dans la plus pure tradition "novlanguesque". L'entendant la première fois, pour un peu, l'on pourrait imaginer un spectacle où des gens se produiraient pour faire des lectures de sensibilité. À la fin de la représentation, les spectateurs applaudiraient à tout rompre, puis, heureux et volubiles, rejoindraient les coulisses tout en papotant les bras chargés de petits bouquets pastel et de mignonnes peluches, pastel elles aussi, pour féliciter ce lecteur d'un genre nouveau. Cependant, jamais le mot ou terme de censure n'aura été prononcé.

Un lecteur de sensibilité ; l'assemblage de ces deux mots est parfait pour ne pas effrayer. Le lecteur de sensibilité évoque la fraîcheur, les sourires et les bisous, la tendresse. Les trémolos de l'âme poétique. Que du beau, que du bon, que du doux. Mais derrière le sourire se tient la duplicité en embuscade.

C'est là, toute la malice de la Novlangue. Dire sans rien dire. Pour ma part, à la lecture de cet article (très intéressant) du Point, j'ai plutôt eu envie d'allumer quelques bougies votives, tant cette information m'a fait l'effet d'une fin : celle d'une littérature libre. Une littérature dans laquelle chacun est libre de puiser ce qui lui chante, que ce soit par pur plaisir ou avec l'esprit de découverte et d'apprentissage rivé à l'âme. Lire en tête-à-tête avec l'auteur. Rien que lui et moi. Une littérature où chaque auteur peut (encore) s'exprimer en toute liberté, sans craindre pour sa réputation, ou pire, sans redouter une mort sociale indigne.

Comprenez-moi bien : je ne suis pas en train de dire que les processus de bêta-lecture, de relecture, de correction sont inutiles. Bien au contraire. Quant aux livres porteurs de haine, des lois existent déjà pour eux. J'essaye simplement de dire combien le fait de faire intervenir des policiers-correcteurs sur des textes originaux, afin de mettre ces derniers en parfaite adéquation avec le système de pensée ambiant est dangereux pour la liberté d'expression. Pour la liberté, tout court. Enfin, et surtout, agir en ce sens, c'est ne pas faire confiance au lecteur. Comme si ce dernier était un imbécile fini, et définitivement incapable de discerner le bien du mal. Un lecteur qui ne serait capable de digérer que des plats pré-mâchés, et dûment pré-cuits.

Alors, mépris ou totalitarisme ?

L'information m'a surprise, mais pas tant que cela. Car voilà déjà plusieurs années que le travail de réécriture, au nom du politiquement correct à commencé dans notre beau pays des Droits de l'Homme^^

  • Un article du Point (encore lui), traite de la question.

Ou sur le blog d'un enseignant :

  • L'article en question (excellent, et très fouillé) : Le Club des Cinq et la baisse du niveau (retrouvé grâce à archives.org, car il semblerait que le blog soit fermé), est édifiant sur le sujet. On était en 2011, et la pratique n'était pas nouvelle.

Là encore, on ne parle pas de dépoussiérage, mais bien de la réinterprétation puis de la réécriture de textes entiers afin de les harmoniser avec la pensée politique du moment.

Tweet de Pierre Malherbet

Et la création ?

Une fois que l'auteur a passé le cap du bêta-lecteur, du primo-lecteur, les étapes sélectives chez les éditeurs, arrive maintenant l'ultime degré (avant l'autodafé ?) : la lecture des "lecteurs de sensibilité". Après quoi, l'histoire ainsi filtrée à de multiples reprises sera considérée comme bonne à lire. Peut-être. Car il n'est pas sûr qu'elle aura l'heur de plaire, même toutes ces conditions de nettoyage-formatage dûment remplies. Mieux encore, qu'elle se vendra. J'ai envie de dire : et dans tout ça, quid de la pensée créatrice de l'auteur ?

Alors je m'interroge à propos de mes écrits (tout droits sortis de mon imaginaire), ne risquent-ils pas d'être détournés ou d'être réinterprétés négativement ? Mais la question en entraîne une autre : est-ce à dire que je pourrais écrire des insanités sans même m'en rendre compte ? "À l'insu de mon plein gré ?" Des choses dont je n'aurais pas conscience, mais qui seraient perçues par des lecteurs. D'où l'invention du "lecteur de sensibilité". J'aimerai bien savoir de quel cerveau est sortie cette idée castratrice. En vérité, une dictature, quelle qu'elle soit, n'a aucune limite. Notez bien que je ne parle pas du principe qui fait que tout lecteur s'approprie l'histoire qu'il est en train de lire, et que de ce fait il en devient l'acteur principal, mais bien d'une autre manière de lire. De recevoir la littérature. Et pour pousser encore plus loin cette logique délétère de surveillance, et de ce formatage de la pensée qui ne dit pas son nom : pourquoi ne pas instaurer également un système d'évaluation des lecteurs, afin de savoir s'ils lisent avec le regard adéquat ou pas ?

Bref...

En un mot comme en cent, ce boulot nouvellement venu sur la scène de la production littéraire me fait penser à 1984, ou Le meilleur des mondes, ou le film Brazil, etc. ; et je ne peux m'empêcher de le voir comme un outil avec lequel va être fait un pas de plus pour confisquer la parole.

Le nouveau modèle ?

"Sensitivity readers don’t just skim manuscripts waiting to get offended. They are an active part of the editing process, making books sharper, deeper, and more perceptive than they were before."

"Les lecteurs de sensibilité ne se contentent pas juste de parcourir les manuscrits dans l'attente d'être offensés. Ils sont une partie active du processus d'édition, qui rend les livres plus précis, plus profonds et plus perspicaces qu'auparavant." Anna Hecker

Entretien avec Guest Columm sur : writersdigest.com

 

Ainsi, Anna Hecker estime que son travail sans la lecture d'un "lecteur de sensibilité", serait moins net, moins profond, et manquerait de perspicacité ?

Fichtre, pourquoi écrit-elle ? Ahurissant. Vraiment, je me dis que ce que l'on peut arriver à faire dire et faire croire aux gens est proprement ahurissant.

©Marguerite Rothe

 

La pendule que j'ai utilisée pour composer la couverture de mon article est une illustration de ©W.H. Chong.

 

Publié dans Société

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