La mort selon Turner, de Tim Willocks

Publié le par Marguerite Rothe

Le chiffre met mal à l’aise : 57 morts violentes par jour, soit 20 336 morts par an dans un pays en paix. Le ministre de la police, Bheki Cele, avoue que ce chiffre « est proche de celui d’une zone de guerre et il n’y a pas de guerre en Afrique du Sud ». Sur ces 20 336 morts violentes, on compte 2930 meurtres de femmes, 985 meurtres d’enfants, et 62 meurtres de fermiers et travailleurs agricoles. Ces données concernent la période d’avril 2017 à avril 2018. Telle est la réalité sud-africaine en ce début de XXIe siècle, vingt-huit ans après la fin de l'apartheid.

Classée en cinquième place, entre le Soudan Sud et la Bolivie, l'Afrique du Sud est l'un des pays les plus dangereux du monde. C'est la toile de fond qu'a choisi Tim Willocks pour situer l'action de son nouveau polar. Une toile de fond complexe à exploiter, comme celle de Green river. 

La comparaison s'arrête là. Hélas.

La mort selon Turner n'est pas un mauvais livre. C'est juste un livre comme il en est édité des milliers chaque année. Je ne me suis pas ennuyée – ce serait malhonnête de le dire –, mais j'ai refermé ce bouquin en pensant que j'aurai pu lire autre chose et garder mon argent. J'ai même pensé que cet ouvrage n'était peut-être qu'une banale commande de l'éditeur pour faire patienter les fans. Ce qui est tout à fait envisageable : six ans d'attente depuis Les douez enfants de Paris, et vingt depuis son dernier polar Les rois écarlates (avec un incipit à faire pâlir de jalousie ceux qui tâtent à l'écriture.) Alors les fans ont eu La mort selon Turner. Sauf que ce polar a un goût d'inachevé. Comme si après avoir trouvé l'idée directrice, Willocks avait suivi celle-ci sans faire de détours. Comme s'il avait négligé de nourrir son texte, ne mettant qu'un peu de chair sur une ossature pourtant solide.

Il est loin le temps où Tim Willocks nous balançait dans la tête du Green River ou du Bad city blues. Deux livres nettement moins grand public, mais qui rendaient compte de la violence et de la sociologie du crime avec beaucoup de talent. Qui donnaient à réfléchir en même temps qu'ils faisaient bondir le palpitant. Dans La mort selon Turner, le seul passage qui mérite – selon moi, s'entend – une réelle admiration est la description de la mort de la jeune victime. Ce passage, livré au tout du début de la fiction, démontre avec éclat combien Willocks est un grand écrivain.

Alors bien sûr, l'auteur ne passe pas sous silence les massacres des Afrikaners, la corruption, les meurtres. Sauf que c'est décrit avec beaucoup de distance. Il y a des morts par milliers, mais ce "par milliers" ne rend compte de rien. La mort selon Turner ne donne aucune idée réelle aux Occidentaux de ce qui se passe aujourd'hui en Afrique du Sud.

"Des images du bain de sang traversèrent sa mémoire. Elle [Margot Le Roux] n’avait jamais aimé Willem. Elle avait haï sa vie avec lui, cloîtrée dans un ennui total avec sa famille, entourée de néant desséché et du bêlement des moutons, les corvées répétitives et sans fin. L’horreur de découvrir le massacre avait été réelle, mais cet événement avait marqué sa libération. Elle se demandait si Turner pouvait lire ses pensées. « Par chance, Dirk et moi n’y étions pas, continua-t-elle. Une ferme attaquée. Comme vous le savez, ils ont tué des milliers d’entre nous. La police n’a jamais retrouvé les assassins, elle n’a même pas essayé. Mais certaines personnes savaient qui ils étaient. Trois gars du coin. Ils ont vendu les fusils qu’ils avaient volés dans la maison et elles les ont capturés. Je me souviens d’une histoire, peut-être une légende, à propos de Shaka Zulu. Pour punir un meurtrier, Shaka l’avait enfermé dans une cabane avec des hyènes. – Ce n’est pas une légende, intervint Simon."

Alors certes, ceux qui ont lu et qui ont été enthousiasmés par La mort selon Turner, me rétorqueront : mais l'histoire est speed, hyper violente, les types tombent comme des mouches, et puis l'épisode du désert... Ah ça, oui, il est bien gore, je suis d'accord. Et ensuite ?

 

Pour ma part, en lisant ce polar, je n'ai jamais été touchée ni blackboulée. Zéro émotion. J'étais juste au cinoche en train de regarder un film avec un justicier qui dézingue plein de types qui veulent lui faire la peau. Je n'ai pas retrouvé dans La mort selon Turner, la dimension du réel qui explosait dans ses autres polars ; notamment dans Green River. Et, franchement, je me serai bien passé de savoir que Jason faisait des haltères sur la musique de "Basile Poledouris, Conan le Barbare, 1982," (si, si...), que Mokoena s'était promis "d’entrer en relation avec les sonates pour piano de Beethoven", et que Hennis,  parce qu'il est une crapule cultivée, ne manquait pas citer Shakespeare fort à propos. Je me serai bien passée aussi de voir un Turner œuvrer sur ce pauvre cadavre sanguinolent avec un vocabulaire de légiste.

©Marguerite Rothe


Quatrième de couverture

Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

Broché - 384 p. - Éditions Sonatines - 22 € - ISBN : 978-2355846724


Pour aller plus loin

Le partage des terres à l'épreuve de la question raciale.

FARMLANDS  (Les Terres), documentaire de Lauren Southern - Vidéo YouTube en anglais sous-titrée français. Temps de visionnage 1:13:31 • Un documentaire exceptionnel, qui montre sans concessions le réel de l'Afrique du Sud aujourd'hui.

Lauren Southern est une journaliste indépendante. Elle traite essentiellement les sujets ignorés par les médias de masse. Son site : ICI

Paris Match : En Afrique du Sud, les attaques contre les fermiers blancs ravivent les tensions raciales.

Médiapart : La situation socio-politique en Afrique du Sud. Sa réalité.

Sur le blog de Bernard Lugan : 27 avril 1994 : le début du naufrage de l'Afrique du Sud

Le Figaro Premium

illustration du reportage de Vincent Jolly : Afrique du Sud, le massacre oublié

Afrique du Sud : Le massacre oublié des fermiers blancs REPORTAGE (pour les abonnés) • "Dans une société divisée par l'héritage de l'apartheid, les fermiers blancs sont la cible d'attaques en série particulièrement violentes. Un phénomène qui ne cesse de s'aggraver. Au point d'hypothéquer l'avenir même du pays." Et, ci-après, un extrait en PDF de cinq pages sur le reportage de ©Vincent Jolly, dans le Figaro Magazine du 03 mars 2017.

La mort selon Turner, de Tim Willocks
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :