L'art poétique, de Nicolas Boileau - Chant I, v. 147-207

Publié le par Marguerite Rothe

"Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ; Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d’écrire apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout, qu’en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d’un son mélodieux, Si le terme est impropre, ou le tour vicieux ; Mon esprit n’admet pour un pompeux barbarisme, Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme. Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d’une folle vitesse ; Un style si rapide, et qui court en rimant, Marque moins trop d’esprit, que peu de jugement. J’aime mieux un ruisseau qui sur la molle arène Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux, Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : Polissez-le sans cesse et le repolissez ; Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

C’est peu qu’en un ouvrage où les fautes fourmillent, Des traits d’esprit semés de temps en temps pétillent. Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ; Que le début, la fin répondent au milieu ; Que d’un art délicat les pièces assorties N’y forment qu’un seul tout de diverses parties ; Que jamais du sujet le discours s’écartant N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

Craignez-vous pour vos vers la censure publique ? Soyez-vous à vous-même un sévère critique. L’ignorance toujours est prête à s’admirer. Faites-vous des amis prompts à vous censurer ; Qu’ils soient de vos écrits les confidents sincères, Et de tous vos défauts les zélés adversaires. Dépouillez devant eux l’arrogance d’auteur ; Mais sachez de l’ami discerner le flatteur : Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue. Aimez qu’on vous conseille et non pas qu’on vous loue.

Un flatteur aussitôt cherche à se récrier : Chaque vers qu’il entend le fait extasier. Tout est charmant, divin : aucun mot ne le blesse ; Il trépigne de joie, il pleure de tendresse ; Il vous comble partout d’éloges fastueux : La vérité n’a point cet air impétueux.

Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible, Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible : Il ne pardonne point les endroits négligés, Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés, Il réprime des mots l’ambitieuse emphase ; Ici le sens le choque, et plus loin c’est la phrase. Votre construction semble un peu s’obscurcir ; Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir. C’est ainsi que vous parle un ami véritable."

Boileau, Art poétique, Chant I, v. 147-207

Poème trouvé sur le site : La Culture Générale ; avec tous nos remerciements.

Courte biographie

Nicolas Boileau par Jean-Baptiste Santerre

Portrait de Nicolas Boileau par Jean-Baptiste Santerre (1678)

Nicolas Boileau, dit Boileau-Despréaux, est un homme de lettres français du Grand Siècle, né le 1er novembre 1636 à Paris et mort dans la même ville le 13 mars 1711. Poète, traducteur, polémiste et théoricien de la littérature, il fut considéré en son temps et par la postérité comme le législateur ou le « Régent du Parnasse » pour son intransigeance passionnée. Admirateur et ami de Molière pendant dix ans, familier de Furetière et de Chapelle, il fut dans le dernier quart du siècle le collègue et interlocuteur privilégié de Racine. Deux de ses frères aînés, Gilles Boileau et Jacques Boileau, se sont fait un nom dans l'histoire des lettres. Suite sur Wikipédia.

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