Sauvagerie, de J. G. Ballard

Publié le par Marguerite Rothe

Sauvagerie, roman de science-fiction ou d'anticipation de James Graham Ballard
Sauvagerie, de J. G. Ballard

Au mois de juin 1988, dans un domaine de grand luxe, tous les résidents et leurs employés sont assassinés, soit : trente-deux personnes. En parallèle, tous les enfants (au nombre de treize) des propriétaires ont disparu sans laisser de traces. Deux mois après les faits, ceux-ci n’ont toujours pas été retrouvés et aucune rançon n’a été demandée... Ce court texte de 81 p., vendu par l’éditeur comme un "bref" roman a été publié en langue française une première fois en 1992 sous le titre : Massacre de Pangbourne ; la traduction était de Dominique Sila-Khan. La traduction de cette seconde édition française, parue en 2013, est due à Robert Louit, et le titre précédant remplacé par : Sauvagerie. C’est sur cette édition qu’est basé mon commentaire.

Présentée sous la forme d’un extrait du journal médico-légal du docteur Richard Greville, expert-psychiatre adjoint à Scotland Yard, la fiction de J. G. Ballard  entraîne le lecteur dans toute une série de réflexions à double, voire triple détente. La première qui s'impose au lecteur porte sur les aménagements du lieu des crimes, et ce que cela implique. La deuxième interroge sur le milieu socioculturel et les comportements afférents de ses habitants. La troisième, sur l'énigme des massacres et leur mode opératoire, et la disparition des enfants consécutive à ces évènements.

"Tous les habitants de Pangbourne Village travaillaient soit dans le centre de Londres, soit dans la Silicon Valley que formaient les entreprises d'informatique et de haute technologie installées le long de la M4. [...] les dix maisons, dotées de piscines, salles de projection et écuries en option, se sont vendues chacune à environ 590 000 livres. [...] d'une série de résidences similaires dans le Berkshire, abritant des milliers de cadres supérieurs, avocats, agents de change, banquiers et leurs familles. "(p. 14)

"Forteresse ou prison", s'interrogent le sergent Paynes et Richard Greville. Le lecteur ne manque pas de faire de même. D'ailleurs, n'est-ce pas dans cette première  direction que l'auteur cherche à les emmener ? Oui, parce que le lieu est important. Décrit comme raffiné, opulent, discret, pour ne pas dire secret, on peut considérer, d'une certaine manière, qu'il est le personnage principal.

"Tout le lotissement résidentiel, soit une quinzaine d'hectares, est clôturé par un grillage doté d'alarmes électroniques [...] surveillé par des équipes cynophiles munies de talkies-walkies. L'accès n'était autorisé que sur rendez-vous, les caméras couvraient toutes les avenues et allées privées" (p.14)

Quel genre de vie peut-on mener dans un endroit aussi clos ? Le monde est-il donc si horrible et dangereux à leurs yeux, pour que les résidents fassent tout leur possible pour rester entre eux ? Au point "d'emprisonner" leurs enfants, dont les vies se partagent entre Pangbourn Village, et de coûteuses écoles privées et autres clubs de sport, tout plus sélects les uns que les autres ? Cultivant la paranoïa jusqu'à s'entourer d'une classe inférieure réduite et rigoureusement triée sur le volet ?

Pour ma part, cette vie m'est apparue effrayante. Sans la saveur de l'inattendu, sans l'étonnement de la découverte, même si celle-ci ne concerne que le quotidien de la rue ou du quartier. Et pire, une vie pareille m'apparaît comme le véhicule d'une monstrueuse solitude. Peu importe que celle-ci soit dorée, elle n'en reste pas moins dévastatrice. Le lecteur comprendra jusqu'à quel point en arrivant à la fin de l'histoire. Et, J. G. Ballard peut bien essayer de distraire notre attention avec une enquête dans un décor qui suinte l’opulence, le cauchemar est bien là, tout d'or brodé. Effarant de vacuité.

Ce que l'on voit n'est pas toujours ce que l'on croit être

Lorsque deux mois après les évènements nos deux compères parcourent la résidence à la recherche d'indices qui les éclaireraient sur la vie des habitants, et surtout, d'une piste qui les aiderait à retrouver les enfants mystérieusement volatilisés – au tout début du roman, le lecteur ne peut s'empêcher de penser aux célèbres : Assassina dans la rue Morgue et Le mystère de la chambre jaune. Il y a un peu de cela, en effet. Mais ce n'est pas le propos fondamental de J. G. Ballard. L'homme est bien plus intéressé par les les méandres et les profondeurs mystérieuses de la nature humaine, que par les moyens qu'elle entreprend pour contenter ses pulsions.

Sauvagerie est une lecture courte, donc rapide, mais qui induit une réflexion profonde sur l'humain, l'amour, la société, la matérialité. De plus, pour un apprenti-auteur, c'est un très bon modèle de concision ; introduire dans un texte autant de points de réflexion, et arriver à le faire fonctionner comme une énigme, ça en impose.

©Marguerite Rothe


Biographie

j.g. ballard portrait

James Graham Ballard, plus connu sous la signature de J. G. Ballard, est un écrivain de science-fiction et d'anticipation sociale britannique né le 15 novembre 1930 à Shanghai en Chine, et mort le 19 avril 2009 à Londres. Considéré comme l'un des plus grands auteurs anglais de la fin du 20e siècle, J.G. Ballard a été adapté au cinéma par Steven Spielberg (Empire du Soleil), David Cronenberg (Crash), Ben Wheatley (High-Rise)

Il écrit plusieurs livres de science-fiction post-apocalyptique, dont la trame est toujours une catastrophe naturelle qui ravage la planète, comme Sécheresse et Le Monde englouti. Il continue d'écrire également beaucoup de nouvelles. Il devient peu à peu l'un des romanciers phares de la nouvelle vague de SF britannique aux côtés de Brian Aldiss, John Brunner et Christopher Priest, qui abordent de nouveaux thèmes en soignant particulièrement le style. Cf. notice Wikipédia

Deux mots, pour terminer...

À propos de ce nouveau titre : Sauvagerie, que je trouve un poil racoleur : amis blogonautes, n’attendez pas des torrents de sang, vous serez déçus. De fait, l’auteur, qui avait intitulé son texte Running wild (Déchaînement sauvage), donnait d’entrée de jeu le ton juste. De même que le premier titre français : Massacre de Pangbourne était parfaitement ajusté. En tout cas, il me semble que ce que raconte J. G. Ballard est suffisamment terrible et horrible pour ne pas en rajouter. Bref, était-il bien nécessaire de renommer un ouvrage après cette nouvelle traduction ? Et dans ce cas, ne serait-il pas souhaitable d'en faire mention sur la couverture ? Après tout, le lecteur est en droit de savoir qu'il va acheter un livre qu'il a peut-être déjà lu (et qui sait : qu'il n'a peut-être pas aimé.) Il me semble que cela s'appelle "l'éthique".

Massacre à Pangbourne et Running wild, de James Graham Ballard

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :