Le Mal qui vient, essai hâtif sur la fin des temps, de Pierre-Henri Castel

Publié le par clovistessier

le mal qui vient, un essai de Pierre-henri Castel.

Alléchée par le titre, et une quatrième de couv' qui me demandait malicieusement si j'étais prête pour la fin du monde, je me suis lancée hardiment pour acquérir La Mal qui vient, un essai de P.-H. Castel. L'ouvrage suggérait une réflexion prometteuse ; je n'ai pas été déçue, il y a "matière", comme on dit.

Quant à en faire le commentaire après lecture, ça a été une autre histoire... Parce que si je comprenais et admettais certains des arguments de l'auteur, d'autres m'apparaissaient tellement tranchés, ou obscurs, et avaient si peu de sens pour mon intellect, que je me demandais comment j'allais bien pouvoir en parler. Cet essai sur la fin des temps avait beau être "hâtif" selon le sous-titre de l'ouvrage, mon compte-rendu lui, ne devait pas l'être. Et surtout, il devait rester honnête.

D'abord, quelle est la théorie de P.-H. Castel ?

Très simple : du fait des ravages causés par les hommes sur la planète, l'auteur voit la fin de l'humanité d'ici : trois, voire quatre siècles. Après-demain, donc. Cependant ça ne serait pas une fin rapide, de type cataclysmique, mais plutôt une fin au cours de laquelle les hommes s'autodétruiraient de la pire des façons : tout d'abord en envoyant ad patres l'ensemble du "vivant", puis clôtureraient leur passage en ce monde à coup de massacres, plus épouvantables les uns que les autres. Parce qu'en ces temps de fin du monde, il n'y aurait plus qu'à se laisser sombrer dans la bestialité, le Bien étant mort de chez mort.

Le progrès !

Dans son premier chapitre, P.-H. Castel nous explique que désormais, la peur de l'apocalypse nucléaire n'a plus la même intensité qu'il y a cinquante ans. Et que si elle effraie encore, elle n'a cependant plus le même impact sur l'imaginaire des populations actuelles. Mais cette peur n'a pas disparu, elle a juste changé de direction et prit pour cible un autre motif ; car elle est toujours là, anxiogène, incrustée dans notre quotidien (du moins, en Occident), et progresse à bas bruit. Si bien que peu arrivent à la percevoir tant elle est insoupçonnable, planquée qu'elle est derrière le miroitement d'espoirs qu'elle agite devant elle. Monsieur et Madame Komevouzémoi, indécis, l'examinent. Serait-ce une aubaine ? Non, pas vraiment. Car peu à peu, ici et là, le doute commence à poindre. Certains osent l'appeler de son vrai nom : "Progrès". Mais on ne peut pas avoir peur du progrès ! Hérésie ! Lui, qui évoque la praticité, le confort, le mieux ? Et pourtant...

Au fond, si le progrès s'assortissait d'une sagesse naturelle, ou même d'une morale bien comprise, il n'y aurait pas de problème. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais voilà, le progrès, c'est quelque chose de facilement incontrôlable. Un peu comme le feu. Il y a d'abord l'étincelle, puis la lumière, la chaleur... et l'incendie destructeur si l'on ne prend pas garde à établir un foyer dûment sécurisé.

 Aussi, quand l'auteur nous dit :

« Si donc un tel événement venait à se déclencher, et je pense qu'il est inéluctable, c'est désormais au terme de développements et de processus de tous ordres, dont beaucoup sont, sinon complètement silencieux, du moins lents et extrêmement insidieux. En effet, ils s'enracineront non seulement dans notre vie sociale et politique, mais aussi, et c'est nouveau, dans toutes sortes de déterminismes naturels dépendant en dernière analyse de ce qu'on appelle désormais le changement climatique, ou bien encore de formes de pollution portant atteinte au génome des espèces, en lien à la perturbation irrattrapable de cycles et de boucles de rétroaction physico-chimiques sur la mince pellicule qui soutient la vie à la surface du globe. » (p.13)

Je suis absolument d'accord. Tout a un coût, et celui-ci n'est pas forcément visible dans l'immédiat. Je suis toujours son raisonnement quand il évoque la folie consumériste. C'est un drame pur et dur. Qui va de l'extinction d'espèces animales et végétales causées par la pollution, à l'appauvrissement des matières premières, et ainsi de suite ; la liste est longue comme un jour qui n'en finit pas de finir. Je suis toujours d'accord avec lui, lorsqu'il nous dit que ceux qui tiennent les manettes (le quidam comme vous et moi ne connaissons pas ces zigotos, mais ils existent bel et bien) sont au courant de cette incroyable dégringolade. De cette fin quasiment programmée, tant elle apparaît irréversible. Le progrès tel qu'il nous est présenté aujourd'hui, sous cette forme-là, nous mènera à la ruine.

"Y a-t-il en effet la moindre raison de croire que les décideurs économiques et politiques, leurs agents d'influence et les demi-savants dont ils se réclament pour nous abuser, sont eux-mêmes dupes ? S'ils étaient si stupides, seraient-ils là où ils sont ? Nous abuser veut dire, ici : empêcher que se forge une pensée comme la certitude de la fin des temps dans un horizon historique. Mais voilà qu'elle pourrait être au contraire la figure moderne de la malfaisance : quantité de gens savent parfaitement, d'ores et déjà, ce qu'implique l'imminence de la fin des temps, et que nous vivons bien les temps de la fin. Simplement, ce qu'ils savent aussi, c'est que la préservation de leur mode de vie, de leurs privilèges, de l'ordre inégal des choses sur lequel tout cela repose, tant pour eux que pour leurs enfants, et peut-être leurs petits-enfants, exige au minimum le statu quo. Pire : c'est maintenant ou jamais qu'on peut jouir de façon paisiblement destructrice des ultimes beautés du monde. Peut-être même faut-il en précipiter l'appropriation effrénée, la consommation gloutonne, car les voluptés qu'on peut encore en tirer ont de moins en moins d'avenir. On s'étonne beaucoup, en écologie politique, de l'insensibilité ahurissante des contemporains aux événements d'ampleur cosmiques qui se préparent — la disparition des grands animaux sauvages, des poissons, des forêts à pluie, mais aussi des insectes pollinisateurs, donc des plantes à fleurs et, de fil en aiguille de ressources capitales pour la survie de l'humanité. Sans doute. L'insensibilité collective n'est pas niable. Mais prend-on toute la mesure de la malice de ceux dont l'avantage consiste à jouer au jeu de la fin de l'humanité dans un horizon historique avec un coup d'avance ? p. 60 [...]"

"Ils savent."

nous dit P.-H. Castel trois pages plus loin. Bien sûr qu'ils savent. Et beaucoup d'autres aussi savent. La réserve de "l'arche de Noé végétale" ( en Français : Ici ), sur l'île Spitsbergen, en Norvège, est une preuve en soi. Donc, bien sûr qu'ils savent. Quant au coût du progrès, il est colossal ; pire, il est indigne : Bon voyage, derrière l'écran flamboyant du progrès.

J'ai suivi P.-H. Castel jusque là. Ce n'était pas compliqué, on était encore dans le visible, le tangible. C'est après que j'ai trouvé plus ardu de lui coller aux basques, lorsque pour exposer sa démarche intellectuelle il a commencé à parler de suicide collectif de l'humanité, de la fin d'un monde qui n'en était pas une, mais qui l'était... sans l'être. Des "Mais oui, mais non..." à peine compréhensibles. Le tout argumenté par ses pensées personnelles auxquelles s'entremêlaient celles de Nietzsche et de Freud ; un flot de réflexions rédigées dans un langage qui ne m'est pas habituel, que j'ai trouvé compliqué à maîtriser, et donc à analyser.

Le Grand Suicide ?

Comme si l'humanité était incapable d'accéder à la résilience ? Comme si la nature humaine était intrinsèquement mauvaise, et donc irrécupérable ? Je peux bien sûr admettre sa disparition comme certaine, mais pas ainsi. C'est mon choix intellectuel. Tout comme j'ai beaucoup de peine à imaginer une humanité qui, comme un grand corps malade, se laisserait mourir. Après des milliers de générations, portée par une dynamique de croissance dans tous les domaines, arrivée à mi-chemin de son évolution, elle se laisserait mourir, terrassée par son instinct de mort ? Mais quid de l'étincelle de vie qui l'habite ? C'est précisément là qu'intervient le point de rupture entre la pensée de l'auteur et la mienne : la croyance de la possibilité de Dieu.

Mais persévérons...

Ce n'est qu'après plusieurs relectures (notamment des chapitres huit et neuf), que je suis enfin arrivée à saisir l'essence du propos de l'auteur. Ce Mal qui vient, c'est celui de la folie généralisée. C'est quand la clairvoyance de l'esprit et sa saine morale en arrivent peu à peu à être submergées par la folie que la raison s'écroule. Dès lors, l'effondrement civilisationnel peut advenir. Sous cet éclairage, Le Mal qui vient prend tout son sens. Il peut même être relié à des essais aussi différents que :  La stratégie du choc : la montée d'un capitalisme du désastre, de Naomi Klein, ou La ponérologie politique : étude de la genèse du mal appliquée à des fins politiques de Andrew M. Lobaczewski ; deux livres aux antipodes l'un de l'autre, mais qui au bout du compte nous conduisent aux mêmes conclusions : la perte de toute morale induite par une volonté de domination ultime des êtres – ou la dévoration symbolique de l'Autre. La ruine de la planète découlant directement de cette pathologie mentale qui, comme une sorte de ruissellement psychique malfaisant, atteint toutes les sociétés, strate après strate, inexorablement. Le Mal qui vient est le désastre de la folie.

Du coup, le Mal sinon rien ?

Selon P.-H. Castel, en ces fins de temps chaotiques, le Mal sera d'une telle amplitude, que quiconque ne peut encore se le figurer. Du jamais vu. Il sera si puissant, si phénoménal, qu'il surpassera en tous points le mal ancien, et fera apparaître celui-ci comme un petit farceur. Et nous ne pourrons rien faire contre lui. Et il nous dévorera tout cru. Tandis que le Bien, impuissant comme jamais, n'y pourra rien lui non plus. Sauf... Sauf s'il se décidait à "apprendre à griffer et à mordre", nous dit P.-H. Castel. Je ne vois pas le problème sous cet angle. Le Bien n'a pas à prendre le Mal pour modèle. La meilleure stratégie vis-à-vis du Mal, c'est d'abord, je crois, celle de l'évitement (une attitude qui s'apparente à Taï sabaki (体捌き / Contrôle du corps) [1]).  Mais avant cela, il faut apprendre à le repérer. Connaître son ennemi, c'est avoir déjà un avantage sur lui. La défense peut commencer par là. Bref, comme au sujet de l'idée de Dieu, il y a beaucoup à dire, à échafauder, et à cogiter sur le Mal.

Le Bien ? Le Mal ?

Selon la vision que j'en ai, le Bien et le Mal sont indissociables, et l'un et l'autre font partie d'un tout. Comme l'illustre si simplement et parfaitement la figure du yin-yang (le taiji) dans la philosophie du Tao  1024px-Yin_yang.svg – l'un étant dans l'autre. Et comme dans le temps d'une respiration à l'échelle cosmique, ils s'inversent à tour de rôle en un cycle perpétuellement recommencé. Le Mal se rétractera lorsque le moment sera venu pour lui de le faire. Lorsque l'étincelle du Bien, qui préexiste en lui, recommencera à grandir, encore, et encore, jusqu'à presque l’annihiler. Alors, le temps de L'Âge d'or sera de retour, et Sauron 😉 repoussé pour un long sommeil dans ses ténèbres.

Bon, alors ?

Vous l'aurez compris, bien que je ne sois pas d'accord avec une partie des propositions de P.-H. Castel, j'ai aimé ce livre. J'apprécie les lectures qui chahutent mon intellect. Ici, avec Le Mal qui vient, il n'y a pas de zone de confort qui tienne, il faut se colleter avec ce qui nous rebute. Au passage, je déconseille ce livre aux personnes fragiles (par “fragiles”, j'entends : les dépressives ou mal assurées spirituellement). Pour finir, et revenir au commencement : l'épigraphe en anglais, c'est... pfff...

©Marguerite Rothe, juin 2019

 

[1] Terme japonais désignant la manière de se déplacer dans divers arts martiaux. Ce mouvement sert le plus souvent à éviter une attaque et à préparer simultanément la contre-attaque.

Quatrième de couverture
Pierre-henti castel chercheur et psychanalyste français.

Ce bref essai procède d’une idée à première vue insupportable : le temps est passé où nous pouvions espérer, par une sorte de dernier sursaut collectif, empêcher l’anéantissement prochain de notre monde. Le temps commence donc où la fin de l’humanité est devenue tout à fait certaine dans un horizon historique assez bref – autrement dit quelques siècles. Que s’ensuit-il ? Ceci, d’également insupportable à concevoir : jouir en hâte de tout détruire va devenir non seulement de plus en plus tentant (que reste-t-il d’autre si tout est perdu ?), mais même de plus en plus raisonnable. La tentation du pire, à certains égards, anime d’ores et déjà ceux qui savent que nous vivons les temps de la fin. Sous ce jour crépusculaire, le Mal, la violence et le sens de la vie changent de valeur et de contenu. Pierre-Henri Castel explore ici quelques paradoxes de ce nouvel état de fait, entre argument philosophique et farce sinistre. Êtes-vous prêts pour la fin du monde ?

Édition du Cerf, 2018 • 128 p. • 12 €

 

Illustration de la couverture de l'article ©Photo de Kito Fujio - Composition faite par moi-même.

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Publié dans Essais

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