Bondrée, d'Andrée A. Michaud

Publié le par Marguerite Rothe

Bondrée, un thriller d'Andrée Michaud, lecture francophone

Dépitée d'avoir terminé la série des Joe Pickett [1], de Charles James Box, je voulais rester proche de cet univers. J'avais envie de continuer de lire une enquête policière, avec en filigrane une nature grandiose, sauvage. Une nature si monstrueusement grande, que l'homme a tout intérêt à se tenir à carreau quand il la côtoie. C'est dans cette optique que je me suis tournée vers Bondrée, d'Andrée A. Michaud. Je voulais du mystère, de l'humain, de la nature sauvage. J'ai tout eu. Miracle de la littérature, où les souhaits s'exaucent plus facilement que dans la vraie vie.

Bondrée, renvoie à "Boundary Pond", un lac aux confins du mythique état du Maine, aux États-Unis, (état maintes fois célébré par Stephen King), et dont l'une des frontières jouxte celle de la province du Québec, au Canada. Ce sont ces paysages admirables, qui ont servi de toile de fond au roman d'Andrée Michaud.

"Bondrée était un monde en soi, le miroir de tout possible univers."

Dans un flot d’images, de sensations, et d'émotions, écrit à jet continu, il n’entre aucun dialogue dans Bondrée. Pas le moindre échange. Avec ce roman noir, on est dans le récit pur. Le vécu d'un drame exprimé à travers la vision d'une préadolescente de douze ans, qui se prénomme…  Andrée (Aundrey), comme l'auteur. Ce qui n'a rien à voir avec le hasard, puisque Andrée Michaud a connu Bondrée dans les années soixante, et qu'elle-même explique avoir largement puisé dans ses propres souvenirs pour écrire son roman. D’où la grande authenticité, teintée de nostalgie, qui se dégage du récit de la jeune Andrée. Par conséquent, outre l'intrigue criminelle, Bondrée est un formidable tableau de la vie et des habitudes sociales de cette époque. Ainsi, à l’instar de Stephen King, Andrée Michaud évoque les musiques à la mode, les personnages de film ou de bande dessinée, les produits et habitudes alimentaires. Bref, tout ce qui caractérise un pays et ses habitants à une époque donnée.  Ici, question authenticité, l'auteur fait assurément carton plein.

Ce que le lecteur remarque aussi très vite dans Bondrée, c’est la dualité qui surgit de tous côtés : dans l’action, qui se déroule de part et d’autre de la frontière canado-américaine, dans l’amitié fusionnelle de Zaza et Sissy, dans l’amitié tragique de deux marginaux : Pierre Laundry (Peter, Pete), et de Little Dwhight, dans les va-et-vient de l’anglais et du français (mâtiné de québécois) :

« Grégoire était hors de lui. Il avait fallu l’intervention de sa femme, alertée par le ton de sa voix, pour qu’il retrouve ses esprits. Pogne pas les nerfs, Valère, y font juste leur job. »

Des mots, des expressions, typiquement québécois, m'ont immergée tout du long de ma lecture dans cette belle province canadienne. Prose à travers laquelle, littéralement, « j’entendais » cet accent si typique. Lecture, qui a également été l’occasion pour moi de voyager vers le passé. D’imaginer ces hommes et femmes, partis de France il y a bien longtemps pour découvrir les Amériques. Lointains ancêtres à jamais perdus de vue, mais toujours présents dans la mémoire des gènes.

"En attendant, il pourrait réfléchir au fait qu’en dépit de son nom [Michaud], il ne parlait que quelques mots de français, lacune qu’il s’était autrefois promis de combler, désireux de connaître la langue de ses ancêtres, une langue qui, dans son esprit, lui apparaissait comme une langue blanche, issue de la poudrerie et du blizzard."

L’homme par qui le mal est arrivé

Le personnage de Pierre Landry (ou Peter, ou Pete) fait penser à ces êtres dont on se dit qu'ils ont dû « tomber » dans la vie à la mauvaise époque et/ou au mauvais endroit. De ces malchanceux, qui trébuchent sur une marche, quelque part sur le trajet de l’existence. Et qui finissent dévorés par une solitude impensable. Mortelle.

« Il pensait les mots, mais ceux-ci demeuraient en lui, se diluaient dans la pensée, se dissipaient sur le contour des choses qu’il n’était plus utile de nommer. Si l’idée subsistait, elle ne se déclinait plus en sons. »

Pierre Laundry n’est pas le personnage central du récit, mais il est pourtant là, omniprésent, tel un fantôme en peine, et définitivement indélogeable. Touchant dans sa faiblesse. Et tellement humain.

« À cause de cet homme, les abords du lac seraient rapidement désertés, comme tout paradis après l’intrusion du mal, et le lieu retournerait à sa sauvageté, à cet état de nature qu’avait connu Pierre Landry, le trappeur à qui l’on attribuait l’origine de cette maladie qui rongeait Boundary, […]Le mal ne pouvait venir d’un être isolé. Il venait toujours du nombre et du surnombre, de l’accumulation des haines avec le nombre, de la proximité de trop de destins orchestrant férocement leur accomplissement. »

La psychologie finement travaillée des personnages fait de Bondrée une lecture très intimiste. Une lecture dont la prose particulière résonne longtemps après que la dernière page a été tournée.

©Marguerite Rothe, juin 2019


Quatrième de couverture

À l’été 67, une jeune fille disparaît dans les épaisses forêts entourant Boundary Pond, un lac aux confins du Québec rebaptisé Bondrée par un trappeur enterré depuis longtemps. Elle est retrouvée morte, sa jambe déchirée par un piège rouillé. L’enquête conclut à un accident : Zaza Mulligan a été victime des profondeurs silencieuses de la forêt. Mais lorsqu’une deuxième adolescente disparaît à son tour, on comprend que les pièges du trappeur ressurgissent de la terre et qu’un tueur court à travers les bois de Bondrée.

Biographie express

Andrée A. Michaud, née le 12 novembre 1957 à Saint-Sébastien-de-Frontenac, en Estrie, au Québec. Auteur de plusieurs romans policiers,  elle remporte le prix du Gouverneur Général en 2001 pour Le Ravissement, et en 2015, pour Bondrée. Ce dernier titre lui vaut également de remporter le prix Saint-Pacôme en 2014, et le prix Arthur Ellis en 2015, et le prix du Polar SNCF en 2019. Andrée A. Michaud a également été récompensée en 2007 par le prix Ringuet, pour Mirror Lake.

Collection : Rivages Noirs - Genre policier - ISBN : 978-2-7436-4061-3 - Parution : octobre, 2017 - 330 pages - Prix : 7,90€ • Littérature francophone.

1967 • Lucy in the sky with diamonds

En 1967 • A Whiter Shade of Pale

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"Sunset" Boundary Pond - Photo by Courtesy of Peter-Gray

[1] Joe Pickett est un garde chasse/pêche dans le Wyoming. Il est le héros récurent des 13 romans policiers de l'auteur américain Charles James Box. Joe Pickett est inflexible quant à la loi, adore son métier, sa femme, et ses filles. Au centre des intrigues de C. J. Box, sont toujours développés d’autres thèmes, tels que ceux de la politique, l’écologie, la société, etc. Un paysage sociologique des États-Unis rendu sans artifices.

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