La juste mesure... Les Misérables, de Victor Hugo - Tome IV • L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis • Livre 3e - VIII La cadène. (extrait)

Publié le par Marguerite Rothe

galère du 19e siècle, navire dans lesquels étaient embarqués les repris de justice, bandits, voleurs. Bien peu survivaient à l'épreuve des galères.

« Dans le peu de jour qu’il faisait, on ne voyait pas ces hommes, on les devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque côté, adossés les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide, ces hommes cheminaient ainsi ; et ils avaient derrière le dos quelque chose qui sonnait et qui était une chaîne et au cou quelque chose qui brillait et qui était un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chaîne était pour tous ; de façon que ces vingt-quatre hommes, s’il leur arrivait de descendre du haquet et de marcher, étaient saisis par une sorte d’unité inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chaîne pour vertèbre à peu près comme le mille-pieds. […]

Des deux côtés marchaient en double haie des gardes d’un aspect infâme, coiffés de tricornes claques comme les soldats du directoire, tachés, troués, sordides, affublés d’uniformes d’invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris et bleus, presque en lambeaux, avec des épaulettes rouges, des bandoulières jaunes, des coupe-choux, des fusils et des bâtons ; espèces de soldats goujats. Ces sbires semblaient composés de l’abjection du mendiant et de l’autorité du bourreau. Celui qui paraissait leur chef tenait à la main un fouet de poste. Tous ces détails, estompés par le crépuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En tête et en queue du convoi, marchaient des gendarmes à cheval, graves, le sabre au poing. […] Les hommes entassés sur les haquets se laissaient cahoter en silence. Ils étaient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume était à la fantaisie de la misère. Leurs accoutrements étaient hideusement disparates ; rien n’est plus funèbre que l’arlequin des guenilles. Feutres défoncés, casquettes goudronnées, d’affreux bonnets de laine, et, près du bourgeron, l’habit noir crevé aux coudes ; plusieurs avaient des chapeaux de femme ; d’autres étaient coiffés d’un panier ; on voyait des poitrines velues, et à travers les déchirures des vêtements on distinguait des tatouages, des temples de l’amour, des cœurs enflammés, des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines. Deux ou trois avaient une corde de paille fixée aux traverses du haquet, et suspendue au-dessous d’eux comme un étrier, qui leur soutenait les pieds. L’un d’eux tenait à la main et portait à sa bouche quelque chose qui avait l’air d’une pierre noire et qu’il semblait mordre ; c’était du pain qu’il mangeait. Il n’y avait là que des yeux secs, éteints, ou lumineux d’une mauvaise lumière. La troupe d’escorte maugréait, les enchaînés ne soufflaient pas ; de temps en temps on entendait le bruit d’un coup de bâton sur les omoplates ou sur les têtes ; quelques-uns de ces hommes bâillaient ; les haillons étaient terribles ; les pieds pendaient, les épaules oscillaient, les têtes s’entre-heurtaient, les fers tintaient, les prunelles flambaient férocement, les poings se crispaient ou s’ouvraient inertes comme des mains de morts ; derrière le convoi, une troupe d’enfants éclatait de rire. »

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Ce que décrit Victor Hugo est si réel, qu'on pourrait penser de prime abord que c'est un témoignage. Une scène à laquelle il aurait assisté. Mais plus prosaïquement, comme n'importe quel écrivain qui se documente, peut-être a-t-il lu le livre autobiographique du huguenot Jean Marteilhe, condamné pour fait de religion, et qui décrit sa vie de galérien dans son livre Mémoires d'un galérien du Roi-Soleil ? (Source : Wikipédia). Peu importe et, quoi qu'il en soit, ce passage est extraordinaire de maîtrise, d'efficacité littéraire tant il frappe l'imaginaire. Parce que voyez-vous, j'y suis. Je suis là-bas, en ce siècle. Anonyme curieuse dans la lumière grise du petit jour. Je sens l'engourdissement de mes pieds nus dans mes galoches. L'humidité qui remonte des pavés m'atteint à peine, fascinée que je suis par ce défilé tout droit sorti de l'enfer. Le cortège est épouvantable. "Colbert l'a voulu ainsi ; ces misérables sont recrutés dans toutes les prisons des provinces de France. J'assiste à l'épreuve de la chaîne, qui oblige les prisonniers à aller à pied enchaînés à travers tout le pays" (Source : Wikipédia)    

Il se dit qu'une image vaut mille mots. Je ne suis plus certaine de la véracité de l'adage, lorsque je lis des écrivains de cette trempe. Dans ma vie de lectrice, j'ai lu peu de pages aussi crues de réalisme. Aussi fantastiquement bien écrites. Je termine ce chapitre avec à l'esprit l'inflexible sévérité d'hier, et le laxisme débonnaire d'aujourd'hui. L'Homme sera-t-il un jour capable de trouver la juste mesure en matière de peine ?

©Marguerite Rothe, 2019

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Galère, exposée au musée de la Marine à Marseille.
Galère © Musée de la Marine • Marseille