ESSAI | La France contre les robots, de Georges Bernanos

Publié le 12 Février 2022

C'est comme s'il avait été écrit hier pour être lu spécifiquement aujourd'hui, l'essai : La France contre les robots, de Georges Bernanos est d'une incroyable et confondante modernité. 
Oubliez tout ce que vous avez pu entendre sur Bernanos, l'homme était véritablement un grand écrivain !

Ils [les hommes] trouvent la liberté belle, ils l’aiment, mais ils sont toujours prêts à lui préférer la servitude qu’ils méprisent, exactement comme ils trompent leur femme avec des gourgandines. Le vice de la servitude va aussi profond dans l’homme que celui de la luxure, et peut-être que les deux ne font qu’un.

La France contre les robots, Ch. 3, 1947, Georges Bernanos

« Nous assistons, écrit Bernanos :

“…à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie. … Rivé à lui-même par l’égoïsme, l’individu n’apparaît plus que comme une quantité négligeable. …  Le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain.

Or, le système n’est pas du tout l’œuvre des savants, mais celle d’hommes avides qui l’ont créé pour ainsi dire sans intention – au fur et à mesure des nécessités de leur négoce.  On connaît le mot de Guizot : “Enrichissez-vous!” …La lutte féroce des égoïsmes était la condition indispensable et suffisante du progrès humain. … Lorsque [les marchands] trouveront devant eux des concurrents, vous les verrez contempler d’un œil sec les plus effroyables carnages ; l’odeur des charniers ne les empêchera pas de dormir. Bref, le jour où la superproduction menacera d’étouffer la spéculation sous le poids sans cesse accru des marchandises invendables, vos machines à fabriquer deviendront des machines à tuer, voilà ce qu’il est très facile de prévoir.  …Je ne tire aucune satisfaction d’amour-propre à vous dire que notre société est en train de crever, parce que cela se voit très clairement à sa mine. …Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux Mots Magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des Machines. …Voilà longtemps que je le pense, si notre espèce finit par disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera responsable de notre extinction …mais bien plutôt la docilité, l’irresponsabilité de l’homme moderne, son abjecte complaisance à toute volonté du collectif.”

« Un demi-siècle après Bernanos, nous pouvons témoigner qu’il a dit vrai, nous pouvons même nous avancer encore plus loin que lui : l’ennemi le plus implacable et le plus destructeur de toute vie de l’esprit, c’est le capitalisme industriel. Mais le fait est que La France contre les robots devrait être mieux compris à l’aube du XXIe siècle qu’au milieu du XXe et que Bernanos est bel et bien le plus grand prophète de ce que j’appellerai l’écologie spirituelle. » Jacques Julliard

Source

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Extrait

 

« Je voudrais avoir un moment le contrôle de tous les postes de radio de la planète pour dire aux hommes : « Attention ! Prenez garde ! La Liberté est là, sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête ; personne ne reconnaît l’instrument sacré, les grandes orgues tour à tour furieuses ou tendres. On vous fait croire qu’elles sont hors d’usage. Ne le croyez pas ! Si vous frôliez seulement du bout des doigts le clavier magique, la voix sublime remplirait de nouveau la terre… Ah ! n’attendez pas trop longtemps, ne laissez pas trop longtemps la machine merveilleuse exposée au vent, à la pluie, à la risée des passants ! Mais, surtout, ne la confiez pas aux mécaniciens, aux techniciens, aux accordeurs, qui vous assurent qu’elle a besoin d’une mise au point, qu’ils vont la démonter. Ils la démonteront jusqu’à la dernière pièce et ils ne la remonteront jamais ! »

Oui, voilà l’appel que je voudrais lancer à travers l’espace ; mais vous-même qui lisez ces lignes, je le crains, vous l’entendriez sans le comprendre. Oui, cher lecteur, je crains que vous ne vous imaginiez pas la Liberté comme de grandes orgues, qu’elle ne soit déjà pour vous qu’un mot grandiose, tel que ceux de Vie, de Mort, de Morale, ce palais désert où vous n’entrez que par hasard, et dont vous sortez bien vite, parce qu’il retentit de vos pas solitaires. Lorsqu’on prononce devant vous le mot d’ordre, vous savez tout de suite ce que c’est, vous vous représentez un contrôleur, un policier, une file de gens auxquels le règlement impose de se tenir bien sagement les uns derrière les autres, en attendant que le même règlement les entasse pêle-mêle cinq minutes plus tard dans un restaurant à la cuisine assassine, dans un vieil autobus sans vitres ou dans un wagon sale et puant. Si vous êtes sincère, vous avouerez peut-être même que le mot de liberté vous suggère vaguement l’idée du désordre — la cohue, la bagarre, les prix montant d’heure en heure chez l’épicier, le boucher, le cultivateur stockant son maïs, les tonnes de poissons jetées à la mer pour maintenir les prix. Ou peut-être ne vous suggérerait-il rien du tout, qu’un vide à remplir — comme celui, par exemple, de l’espace… Tel est le résultat de la propagande incessante faite depuis tant d’années par tout ce qui dans le monde se trouve intéressé à la formation en série d’une humanité docile, de plus en plus docile, à mesure que l’organisation économique, les concurrences et les guerres exigent une réglementation plus minutieuse. Ce que vos ancêtres appelaient des libertés, vous l’appelez déjà des désordres, des fantaisies. « Pas de fantaisies ! disent les gens d’affaires et les fonctionnaires également soucieux d’aller vite, le règlement est le règlement, nous n’avons pas de temps à perdre pour des originaux qui prétendent ne pas faire comme tout le monde… » Cela va vite, en effet, cher lecteur, cela va très vite. J’ai vécu à une époque où la formalité du passeport semblait abolie à jamais. N’importe quel honnête homme, pour se rendre d’Europe en Amérique, n’avait que la peine d’aller payer son passage à la Compagnie Transatlantique. Il pouvait faire le tour du monde avec une simple carte de visite dans son portefeuille. Les philosophes du XVIIIe siècle protestaient avec indignation contre l’impôt sur le sel — la gabelle — qui leur paraissait immoral, le sel étant un don de la Nature au genre humain. Il y a vingt ans, le petit bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusqu’alors réservée aux forçats. Oh ! oui, je sais, vous vous dites que ce sont là des bagatelles. Mais en protestant contre ces bagatelles le petit bourgeois engageait sans le savoir un héritage immense, toute une civilisation dont l’évanouissement progressif a passé presque inaperçu, parce que l’État Moderne, le Moloch Technique, en posant solidement les bases de sa future tyrannie, restait fidèle à l’ancien vocabulaire libéral, couvrait ou justifiait du vocabulaire libéral ses innombrables usurpations. Au petit bourgeois français refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l’intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il paraît le combattre, ripostait avec dédain que ce préjugé contre la Science risquait de mettre obstacle à une admirable réforme des méthodes d’identification, qu’on ne pouvait sacrifier le Progrès à la crainte ridicule de se salir les doigts. Erreur profonde ! Ce n’était pas ses doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c’était sa dignité, c’était son âme. Oh ! peut-être ne s’en doutait-il pas, ou ne s’en doutait-il qu’à demi, peut-être sa révolte était-elle beaucoup moins celle de la prévoyance que celle de l’instinct. N’importe ! On avait beau lui dire : « Que risquez-vous ? Que vous importe d’être instantanément reconnu, grâce au moyen le plus simple et le plus infaillible ? Le criminel seul trouve avantage à se cacher… » Il reconnaissait bien que le raisonnement n’était pas sans valeur, mais il ne se sentait pas convaincu. En ce temps-là, le procédé de M. Bertillon n’était en effet redoutable qu’au criminel, et il en est de même encore maintenant. C’est le mot de criminel dont le sens s’est prodigieusement élargi, jusqu’à désigner tout citoyen peu favorable au Régime, au Système, au Parti, ou à l’homme qui les incarne. Le petit bourgeois français n’avait certainement pas assez d’imagination pour se représenter un monde comme le nôtre si différent du sien, un monde où à chaque carrefour la Police d’État guetterait les suspects, filtrerait les passants, ferait du moindre portier d’hôtel, responsable de ses fiches, son auxiliaire bénévole et public. Mais tout en se félicitant de voir la Justice tirer parti, contre les récidivistes, de la nouvelle méthode, il pressentait qu’une arme si perfectionnée, aux mains de l’État, ne resterait pas longtemps inoffensive pour les simples citoyens. C’était sa dignité qu’il croyait seulement défendre, et il défendait avec elle nos sécurités et nos vies. Depuis vingt ans, combien de millions d’hommes, en Russie, en Italie, en Allemagne, en Espagne, ont été ainsi, grâce aux empreintes digitales, mis dans l’impossibilité non pas seulement de nuire aux Tyrans, mais de s’en cacher ou de les fuir ? Et ce système ingénieux a encore détruit quelque chose de plus précieux que des millions de vies humaines. L’idée qu’un citoyen, qui n’a jamais eu affaire à la Justice de son pays, devrait rester parfaitement libre de dissimuler son identité à qui lui plaît, pour des motifs dont il est seul juge, ou simplement pour son plaisir, que toute indiscrétion d’un policier sur ce chapitre ne saurait être tolérée sans les raisons les plus graves, cette idée ne vient plus à l’esprit de personne. Le jour n’est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l’État jugera plus pratique, afin d’épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L’épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée. » La France contre les robots, Ch. 2, 1947, Georges Bernanos

 

« Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie. Car, en dépit de ce que j’écrivais tout à l’heure, il s’agit beaucoup moins de corruption que de pétrification. La Barbarie, d’ailleurs, multipliant les ruines qu’elle était incapable de réparer, le désordre finissait par s’arrêter de lui-même, faute d’aliment, ainsi qu’un gigantesque incendie. Au lieu que la civilisation actuelle est parfaitement capable de reconstruire à mesure tout ce qu’elle jette par terre, et avec une rapidité croissante. Elle est donc sûre de poursuivre presque indéfiniment ses expériences et ses expériences se feront de plus en plus monstrueuses… » La France contre les robots, Ch. 6, 1947, Georges Bernanos

 

Biographie

 

Georges Bernanos est un écrivain français, né à Paris le 20 février 1888, et mort à Neuilly-sur-Seine le 5 juillet 1948.

« Après des études de droit et de lettres, Georges Bernanos milite chez "Les Camelots du roi" ligue d'extrême-droite et collabore à divers journaux monarchistes, avant d'en diriger un à Rouen.

Décoré après la Première Guerre mondiale, il se marie et devient inspecteur des assurances à La Nationale. Durant ses tournées, il rédige "Sous le soleil de Satan" dont le succès est éclatant, et lui permet, au seuil de la quarantaine, de se consacrer entièrement à la littérature.

Il obtient le Prix Femina en 1929 pour "La Joie" puis connaît sa plus grande fécondité littéraire lors de son

George Bernanos

séjour à Majorque entre 1934 et 1937. Bernanos s'installe aux Baléares en 1934, en partie pour des raisons financières. Il y écrit "Le Journal d'un curé de campagne". Publié en 1936, il est couronné par le Grand prix du roman de l'Académie française. Surpris par la guerre d'Espagne, il revient en France puis s'embarque pour le Paraguay et le Brésil, où il achève en 1940 "Monsieur Ouine".
Lorsque la guerre éclate en Europe, il multiplie les articles dans la presse brésilienne et devient l'un des plus grands animateurs spirituels de la Résistance française.
Le général de Gaulle, qui l'a invité à revenir en France (« Votre place est parmi nous », lui a-t-il fait savoir dans un câble daté du 16 février 1945), veut lui donner une place au gouvernement. En dépit d'une profonde admiration pour le dirigeant, le romancier décline l'offre. De Gaulle confiera plus tard, à propos de Bernanos : « Celui-là, je ne suis jamais parvenu à l'attacher à mon char ».

En juin 1945, il vient poursuivre ce combat dans la France libérée, et écrit pour la presse de la Libération. Il passe ses dernières années en Tunisie où il compose l'un de ses chefs-d'œuvre "Dialogues de Carmélites", qui depuis sont joués sur toutes les scènes du monde. » Babelio

Le chrétien Bernanos

 

« Un style éblouissant, un tempérament de feu, des héros immortels, Bernanos domine de sa stature la première moitié du 20ème siècle. Pour fêter le 120ème anniversaire de sa naissance et le 60ème anniversaire de sa mort, Régis Burnet reçoit Mgr Guy Gaucher, grand connaisseur de l'auteur, et Yves Bernanos, son petit-fils, réalisateur. Émission La Foi prise au Mot du 13/01/2008. »

Lettre à Georges Bernanos, Simone WEIL, 1938 – texte intégral

 

« Lettre envoyée à Georges BERNANOS par Simone WEIL, en 1938. La même année, BERNANOS publiait Les Grands Cimetières sous la lune, ouvrage dans lequel l'écrivain, parti vivre en Espagne depuis 1934, et pourtant un temps partisan du coup d'État de FRANCO en 1936, décrit avec férocité la barbarie des répressions franquistes – ce qui lui vaudra dès la rédaction des premières ébauches de l'ouvrage en 1937 de voir sa tête mise à prix par FRANCO et de quitter l'Espagne.

À la lecture de ce livre, Simone WEIL y trouve pour ainsi dire un miroir, tenu depuis le camp adverse, de l'amère désillusion qu'elle a elle-même vécu en Espagne lors de son engagement dans les rangs des combattants anarchistes et antifascistes de la colonne Durruti, et prend l'initiative d'adresser cette expérience reflet à Georges BERNANOS par le biais de la lettre ici présentée. BERNANOS, vivement touché par la lettre, la conservera dans son portefeuille jusqu'à sa mort.

L'engagement de Simone WEIL dans les rangs anarchistes en 1936 est bref. Elle entre à Barcelone le 9 août 1936, gagne Pina en Aragon où elle participe quelques jours aux opérations des combattants de la colonne Durruti, mais se brûle grièvement le pied gauche en marchant dans une bassine d'huile bouillante, le 20 août. Elle demeurera en Espagne blessée pendant un mois, jusqu'au 25 septembre, continuant à suivre la situation politique par le biais de ses camarades libertaires. La majeure partie des crimes de guerre relatés dans la lettre lui sont rapportés durant cette période de convalescence.

La désillusion elle-même pourrait être résumée en ces mots : ayant cru trouver chez les anarchistes espagnols de la CNT-FAI les camarades les plus proches des aspirations socialistes libertaires qu'elle avait développées les années précédentes en réaction à la dégénérescence bureaucratique totalitaire du socialisme soviétique, il lui faut en réalité constater que, quelle que puisse être la noblesse initiale d'une cause, les collectifs humains qui la portent en viennent mécaniquement à privilégier les intérêts propres du groupe aux dépens de la cause elle-même, et qu'en toute circonstance, les armes placées entre les mains des combattants face à une population désarmée engendrent un sentiment de puissance et une ivresse qui ne peuvent pas ne pas se traduire en barbarie.

Le premier de ces deux constats, relatif à la trahison des idéaux sous la pression des nécessités grégaires du groupe, amènera à une défiance à peu près définitive à l'égard de tous les collectifs politiques organisés – défiance qui culminera en 1940 à la rédaction de la Note sur la suppression générale des partis.

Le second constat, relatif à l'ivresse irrésistible du sentiment de puissance, à l'abolition du discernement et à l'élan mécanique vers la barbarie qui s'ensuivent, trouvera peut-être son expression la plus limpide et tragique en 1939, à la rédaction de L'Iliade ou le poème de la force. »

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Rédigé par Marguerite Rothe

Publié dans #Essais

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