Une vision byzantine de la Russie et de l'Europe, par Laurent Guyénot

Publié le 28 Mai 2022

« Les Russes sont la promesse d’une culture à venir au moment où les ombres du soir s’allongent sur l’Occident », énonça Oswald Spengler dans Prussianité et socialisme (1919), écrit entre les deux tomes du Déclin de l’Occident (1918-1922). Dans ce dernier, il prédit qu’après le naufrage de « l’Occident faustien » et l’échec de la révolution bolchévique, une nouvelle force civilisationnelle naîtrait en Russie.

À cela, l’Empire faustien, soit « l’Empire du mensonge » selon l’expression de Vladimir Poutine, s’oppose de toutes les forces qui lui restent. Mais quoi qu’il arrive dans les années à venir, pour les peuples européens, le soleil se lèvera à l’Est. La renaissance de la foi et de la morale en Russie est faite pour durer, grâce à une alliance solide entre l’État et l’Église pour la défense des valeurs familiales traditionnelles. Mentionnons simplement, pour mesurer la distance avec l’Occident, la loi fédérale ratifiée en 2013 interdisant la propagande homosexuelle auprès des mineurs. On ne peut ici qu’en rêver. Le 4 décembre 2015, Vladimir Poutine, s’adressant comme chaque année à l’Assemblée fédérale de Russie, mettait en tête des priorités de la Russie « une famille saine, les valeurs traditionnelles ancestrales, la stabilité comme condition du progrès, etc. » Ne serait-ce que pour cela, la Russie doit devenir notre pole d’attraction civilisationnel.

Notons d’abord que la Russie réunit toutes les conditions pour un équilibre fécond entre nationalisme et christianisme. L’orthodoxie russe est l’union entre une nation et son Église. C’est toute la différence entre l’orthodoxie et le catholicisme. Imaginez que Poutine, au lieu de pouvoir s’appuyer sur la bénédiction du patriarche de Moscou, dût aller à Rome solliciter celle d’un pape argentin ! Aucun élan national ne pourrait en sortir.

Église de Tous-les-Saints

L’Église russe a le karma pour elle : un lourd tribut de martyrs durant la révolution bolchévique. Même si elle n’a pas toujours été à la hauteur de ce rôle, l’Église russe incarne la résistance de la foi contre la dictature communiste et son matérialisme idéologique. Très habilement, dirons certains, l’Église a canonisé la famille Romanov, qui fait désormais l’objet d’un culte à l’église de Tous-les-Saints, bâtie sur le lieu de leur exécution. Tandis que l’Amérique déboulonne les statues de ses héros, la Russie s’en découvre de nouveaux et en fait des demi-dieux. On attendra encore longtemps que les catholiques bâtissent ne serait-ce qu’une simple chapelle en l’honneur des Kennedy.

Le caractère national de l’Église russe se manifeste dans son architecture. Les basiliques à dômes dérivent du style byzantin. Et c’est tout naturel, car la Russie moscovite est fille spirituelle de Byzance. C’est ce que rappelle l’aigle bicéphale qui figure sur ses armoiries depuis qu’Ivan le Grand (1462-1505) épousa la nièce du dernier empereur byzantin. Constantinople confiait ainsi son âme à Moscou. Depuis lors, la Russie est le seul royaume orthodoxe.

La conversion à l’orthodoxie byzantine date de la Rus’ de Kiev, lorsque le roi Vladimir (980-1015) reçut le baptême et épousa une sœur de l’empereur byzantin Basile II. Avec son fils Iaroslav, il fit construire à Kiev, par des architectes byzantins, une cathédrale Sainte-Sophie inspirée de celle de Constantinople. À partir de cette date, explique John Meyendorff dans Byzantium and the Rise of Russia, « l’influence de la civilisation byzantine sur la Russie est devenue le facteur déterminant de la civilisation russe. » [1] Lors du schisme de 1054, et durant toutes les vicissitudes de Constantinople, la Russie demeura fidèle au rite byzantin. Même après 1261, lorsque Constantinople n’était plus que l’ombre de son passé glorieux, elle conserva son prestige et son influence sur les terres slaves, et en particulier sur la grande principauté de Moscou.

Comme l’a écrit Nivolas Berdiaev dans L’Idée russe (1946), « la Russie, c’est tout un continent, un énorme Occidento-Orient, elle relie deux mondes. Et dans l’âme russe, depuis toujours, se sont affrontés ces deux éléments : l’occidental et l’oriental » [2] En cela également, la Russie est l’héritière de l’Empire byzantin, à cheval entre l’Asie et l’Europe durant plus d’un millénaire.

La Russie n’a jamais oublié Constantinople. Catherine II, impératrice de toutes les Russies de 1762 à sa mort en 1796, rêvait de reconstruire l’Empire byzantin en y incluant la Grèce, la Thrace et la Bulgarie, pour le transmettre à son petit-fils Constantin, au prénom prédestiné. Si l’Empire ottoman survécut, c’est principalement grâce aux Britanniques. Dans la guerre de Crimée (1853-1856), le sultan reçut le secours du Royaume-Uni et de la France, qui imposèrent à la Russie le traité de Paris. Vingt ans après, le tsar Alexandre II entre à nouveau en guerre contre les Ottomans qui viennent de noyer le soulèvement des Serbes et des Bulgares dans un bain de sang. Les Ottomans capitulent avec les Russes aux portes d’Istanbul. Mais l’empire britannique et l’Autriche-Hongrie volent au secours des premiers et, au congrès de Berlin, leur rendent les nations chrétiennes émancipées par le tsar, dont l’Arménie, pour son plus grand malheur.

Dans cet article, je voudrais situer la géostratégie américano-britannique du Grand Jeu, qui vise à maintenir la Russie séparée de l’Europe et joue aujourd’hui – espérons-le – ses dernières cartes, dans une perspective longue et montrer qu’elle est, d’une certaine manière, la continuation de la guerre de l’Occident médiéval contre l’Empire byzantin, tandis que la Russie orthodoxe a hérité, dans son rapport à la Turquie musulmane, du rôle de Byzance.

Cette perspective est paradoxale si l’on croit que Constantinople s’appelle maintenant Istanbul, mais pas si l’on comprend la filiation spirituelle entre Constantinople et Moscou. Et si l’on comprend cette filiation, alors un arrière-plan plus que millénaire apparaît soudain derrière le conflit géopolitique qui se concentre actuellement en l’Ukraine.

C’est cet arrière-plan que je voudrais ici dessiner à grands traits. Ou plutôt redessiner, car il est connu dans une version inversée qui est, bien évidemment, la version du vainqueur. Restaurer la vérité historique sur la guerre de l’Occident contre Constantinople, le berceau et le cœur de l’orthodoxie, me semble une condition nécessaire pour que l’Europe se réapproprie son destin eurasiatique, qui maintenant se joue avec la Russie orthodoxe. Comment, en effet, l’Europe pourrait-elle se réconcilier avec la Russie, sans que le catholicisme se réconcilie avec l’orthodoxie ?

D’une certaine manière, la Russie est habitée par le destin impérial de Byzance. Elle l’est malgré elle, car les Russes ne se sentent aucune vocation impériale, et risquent même leur identité nationale en s’occupant trop de l’Europe. Il n’y a jamais eu dans l’âme russe de volonté de conquérir le monde. C’est l’Europe qui a besoin de la Russie pour son salut, car l’Europe des nations ne peut exister sans une forme d’unité impériale. Et le choix est entre les États-Unis (via l’Union Européenne) et la Russie.

Dans The Origins of Nationalism, l’historien Caspar Hirschi émet la thèse selon laquelle la pensée politique en Europe durant tout le Moyen Âge reste dominée par le rêve impérial : « la culture médiévale, du moins dans les couches supérieures, peut être décrite comme une civilisation romaine secondaire. » Les grandes nations européennes se sont construites en cherchant à reconstituer l’Empire, dans « une compétition intense et sans fin pour la suprématie ; tous les grands royaumes visaient la domination universelle, mais s’empêchaient mutuellement d’y parvenir » [3]. Je trouve cette thèse très éclairante. Cependant, lorsque Hirschi écrit que l’ordre qui a émergé au XIIe siècle était « le produit d’un anachronisme durable et puissant », il est victime du préjugé commun aux historiens occidentaux : l’Empire romain n’était pas alors – ou pas seulement – un lointain souvenir, mais une réalité encore vivante, bien que menacée. Rome, c’était alors Constantinople. C’est pourquoi, jusqu’au Schisme du XIe siècle, tous les prétendants à l’héritage romain se bousculaient pour nouer des alliances matrimoniales avec la dynastie byzantine, à commencer par Charlemagne (qui voulut marier sa fille Rotrude au fils de l’impératrice Irène), Otton 1er (qui maria son fils, le futur Otton II, à la princesse byzantine Théophano, mère et régente d’Otton III) puis Hugues Capet (qui sollicita pour lui-même une princesse byzantine, mais sans succès) [4]. Ce n’est que dans la mesure où, par rivalité mimétique, ils assument une posture d’empereur (Philippe II en se faisant appeler Auguste, par exemple), que les rois ont cessés d’être de grands propriétaires fonciers et des chefs de bande, pour devenir civilisateurs. Car il n’y a pas de civilisation sans empire.

Que nous le voulions ou non, l’Europe n’a jamais été une Europe des nations dépourvue d’unité impériale, au moins dans sa nature profonde et dans son idéal. Elle ne le sera jamais. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est de fait une partie de l’imperium américain. Pour s’extraire de cet empire, une seule solution : se placer dans le champ civilisationnel de la Russie, qui, à l’image de Byzance, est moins un « empire » qu’un « œkoumène », une communauté de peuples.

 

Byzance inconnue

 

Nous ne savons pas, en Occident, ce qu’est la Russie, parce que nous ne savons pas ce qu’est Byzance. La civilisation byzantine a été au centre du monde connu durant les mille ans du Moyen Âge, et pourtant vous pouvez passer plusieurs années à étudier « le Moyen Âge » à l’université sans jamais en entendre parler. Rien n’a vraiment changé depuis que le professeur Paul Stephenson dénonçait, en 1972, cette « offense impardonnable contre l’esprit même de l’histoire » que constitue « l’excision de l’histoire byzantine des études médiévales européennes » [5].

Selon le paradigme de la translatio imperii élaboré par l’historiographie catholique, l’Empire romain d’Orient n’a été que le transfert de l’Empire romain du Latium au Bosphore, bientôt transféré à nouveau à Aix-la-Chapelle. Mais cette représentation est trompeuse. Quand Constantin établit sa capitale à Byzance, qui devient alors Constantinople, Rome a cessé d’être la capitale de l’Empire depuis un demi-siècle, ayant été remplacée par Milan après la « crise du troisième siècle ». Comme son père Constance Chlore, Constantin est originaire des Balkans, tout comme son prédécesseur Dioclétien, qui est donné comme « duc de Moésie » dans les chroniques byzantines [6]. Dioclétien et Constantin ne se sont rendus à Rome qu’une seule fois, selon le consensus historique.

Si la Russie est l’héritière de Byzance, Byzance est l’héritière de la Grèce, dont elle tire sa civilisation, avec des apports de la Perse et de la Syrie. Fondée initialement au Ve siècle av. J.-C. par des colons de la cité grecque de Mégare, elle fut suffisamment puissante pour échapper à la conquête d’Alexandre et la domination séleucide, grâce à une alliance avec deux autres colonies mégariennes : Chalcédoine et Héraclée (la Ligue du Nord).

L’idée populaire selon laquelle Constantinople serait une copie ou un fantôme de Rome manque donc singulièrement de recul historique.

 

Constantinople est fille d’Athènes et non de Rome.

 

C’est Constantinople qui a transmis à Rome l’héritage littéraire, philosophique et scientifique de la Grèce, et non l’inverse. Sans l’œuvre de conservation de la bibliothèque impériale de Constantinople, nous ne connaîtrions pas Platon, Aristote, Thucydide, Hérodote, Eschyle, Sophocle, Euripide, Euclide et bien d’autres. Car à Constantinople, la lumière de la Grèce classique n’a jamais subi d’éclipse. Si Constantinople connaît la lutte entre christianisme et humanisme, la double culture n’a jamais été remise en question [7], et c’est Photios, patriarche de Constantinople de 858 à 867, qui fut le principal maître d’œuvre de la « Renaissance macédonienne » par son entreprise de conservation et diffusion du savoir grec.

Dès lors, la culture grecque rayonna depuis Constantinople jusqu’aux confins du monde connu, de la Perse à l’Égypte et de l’Irlande à l’Espagne. Dans Aristote au mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, l’historien Sylvain Gouguenheim fait un sort à l’idée commune selon laquelle la diffusion de la philosophie et de la science grecques aux XIe et XIIe siècles est à mettre au crédit des musulmans. Cet héritage a été transmis aux villes italiennes directement depuis Constantinople [8]. Son livre a suscité de vives réactions, mais Gouguenheim s’est néanmoins imposé comme le médiéviste français qui bouleverse notre paradigme en remettant Constantinople à sa juste place, c’est-à-dire au centre du monde indo-européen (lire par exemple La Gloire des Grecs ). Du Ve au XIIIe siècle, l’Europe gravite vers Constantinople, dont la taille et la splendeur impressionnaient tellement les visiteurs occidentaux que, dans l’un des tout premiers romans français, Partonopeu de Blois, Constantinople est le nom du paradis. Si cela nous échappe aujourd’hui, c’est en raison de cet incurable ethnocentrisme occidental que dénonçait déjà, mais en vain, Oswald Spengler :

« Ici, le paysage de l’Europe occidentale forme le pôle immobile – mathématiquement parlant, un point unique sur une surface circulaire – et pourquoi si ce n’est parce que nous-même, auteurs de cette image historique, y avons précisément notre domicile ? – pôle autour duquel tournent des millénaires d’histoire la plus grandiose et des cultures gigantesques établies au loin en toute modestie. Système planétaire de la plus originale invention, en vérité ! On choisit un paysage unique et on décrète qu’il sera le centre d’un système historique. Ici est le soleil central. D’ici se diffuse la vraie lumière qui éclaire tous les événements historiques. D’ici, comme d’un point perspectif, on en peut mesurer la signification. Mais en réalité, c’est ici l’orgueil qui parle, orgueil de l’Européen occidental qu’aucun scepticisme n’arrête et qui déroule dans son esprit ce fantôme d’“Histoire universelle”. » 

Pour comprendre ce qui sépare Byzance de la Rome antique, gardons d’abord à l’esprit que Constantinople est née chrétienne, tandis qu’à Rome, le christianisme est un culte oriental importé sur le tard. C’est Constantinople qui a donné le christianisme à Rome, et non l’inverse. C’est en effet autour de Constantinople que s’est élaborée l’unité doctrinale de l’Église, à travers les conciles dits « œcuméniques » (c’est-à-dire rassemblant l’Oïkoumene, soit le monde placé sous l’autorité de l’empereur), dont les participants étaient presque exclusivement orientaux. Christopher Dawson rappelle cette évidence dans Religion and the Rise of Western Culture (1950), et précise :

« Ainsi, contrairement à la Byzance chrétienne, la Rome chrétienne ne représente qu’un bref intermède entre le paganisme et la barbarie. Il ne s’est écoulé que dix-huit ans entre la fermeture des temples par Théodose et le premier sac de la Ville éternelle par les barbares. La grande époque des Pères occidentaux, d’Ambroise à Augustin, s’est concentrée en une seule génération, et saint Augustin est mort avec les Vandales à la porte. » [10]

La structure politique de Constantinople est aussi très différente de celle de Rome. Les termes militaires latins d’imperium et d’imperator sont inadéquats pour décrire le monde byzantin. Ce que nous appelons l’Empire byzantin se désignait comme un basiliea, un royaume, avec à sa tête un basileus, un roi – un « roi des rois » à la mode perse, en quelques sorte. Les byzantinistes décrivent le monde byzantin comme un « Commonwealth », soit, selon Dimitri Obolensky, « l’idée supranationale d’une association de peuples chrétiens, auxquels l’empereur et le “patriarche œcuménique” de Constantinople fournissaient la direction symbolique – même si chacun de ces peuples était totalement indépendant politiquement et économiquement » [11]. Contrairement aux Romains, souligne Anthony Kaldellis, « les Byzantins n’étaient pas un peuple guerrier. […] L’argent, la soie et les titres étaient les instruments de gouvernance et de politique étrangère préférés de l’Empire, plutôt que les épées et les armées » [12].

Le pouvoir byzantin a une structure bicéphale, que les historiens occidentaux qualifient péjorativement de « césaropapisme » ; l’autorité suprême revient au basileus, mais à la condition d’avoir la bénédiction du patriarche de Constantinople. Le patriarche est le garant de l’orthodoxie, mais l’empereur est le protecteur de toutes les communautés chrétiennes. Ainsi coexistent, en marge de l’Église orthodoxe à vocation universelle, une variété d’Églises indépendantes, qui entretiennent avec l’Église orthodoxe des rapports de relative autonomie. Certaines ont une forte identité nationale, comme l’Église arménienne ou les maronites du Liban. S’il y a bien une histoire de la persécution des hérétiques à Constantinople, on ne trouve rien de comparable à l’Inquisition, et aucun patriarche n’a jamais appelé à une guerre sainte.

 

Du Grand schisme aux croisades

 

Notre amnésie de la civilisation byzantine n’est pas accidentelle. La disparition de Byzance de la mémoire européenne est un acte volontaire des destructeurs de cette civilisation : les Francs et les Latins (noms interchangeables dans les chroniques byzantines). Restaurer la version des vaincus est ce que tentent de faire, naturellement, les byzantinistes. Résumons ce qu’ils nous enseignent, et nous apprendrons quelque chose sur ce qu’on peut appeler le karma historique de l’Europe.

Durant la période de ce qu’on nomme la « papauté byzantine » (537-752), Rome n’est plus qu’une bourgade, tandis que Ravenne, reprise aux Ostrogoths par Justinien (527-565), est la capitale occidentale de l’Empire, où siège un « exarque », représentant de l’empereur. Ravenne est une ville byzantine, comme en témoigne encore sa basilique Saint-Vital et ses mosaïques.

Justinien et ses dignitaires, mosaïque de la Basilique Saint-Vital à Ravenne

Si vous vous demandez ce que vient faire l’icône de l’empereur dans une église, sachez qu’une basilique désigne initialement un bâtiment « royal » (basilikos) destiné à abriter toutes sortes d’assemblées publiques sous l’autorité du basileus. L’étymologie trahit ici ce que cache l’histoire. Jusqu’au VIIIe siècle, donc, l’évêque de Rome (qui partage avec tous les évêques le titre affectueux, et grec, de pappas) est directement nommé par l’empereur byzantin ou son exarque, généralement parmi les « apocrisiaires » (ambassadeurs à Constantinople) de son prédécesseur.

La première crise est provoquée par le pape Grégoire 1er (590-604), notoirement hellénophobe comme son maître à penser Augustin. Il conteste au patriarche de Constantinople l’usage du titre « œcuménique », puis, lorsque l’empereur Maurice est égorgé avec toute sa famille par un général factieux du nom de Phocas, il félicite l’usurpateur. Celui-ci, rejeté par le patriarche, saisit la main tendue par Rome et émet une proclamation impériale plaçant officiellement l’Église de Rome à « la tête de toutes les Églises » [13].

Au VIIIe siècle, les Lombards s’emparent de Ravenne, puis marchent sur Rome. Charlemagne les soumet et instrumentalise les prétentions de l’évêque de Rome pour sa propre ambition impériale. Il déclenche une querelle liturgique en défendant une version du credo différente du Symbole de Nicée ; selon ce dernier, l’Esprit saint « procède du Père » (ex Patre procedit), mais une formule différente, apparue tout d’abord chez les Wisigoths, affirme que l’Esprit saint « procède du Père et du Fils » (ex Patre Filioque procedit) : la variante, bien qu’indiscutablement hétérodoxe, ne suscitait pas de grave controverse, jusqu’à ce que Charlemagne décide qu’elle serait la seule autorisée. Le Filioque servira de prétexte au schisme de 1054.

En 1048, l’empereur germanique Henri III (1017-1056) nomme comme pape son cousin Bruno d’Eguisheim-Dagsbourg. Mais après la mort d’Henri III, un bras de fer s’installe entre pouvoir pontifical et pouvoir impérial. C’est la réforme grégorienne, du nom de Grégoire VII, dont le projet est de faire de la papauté le cœur du nouveau pouvoir impérial. Il se proclame chef absolu de la chrétienté et postule, dans son Dictatus Papae en 27 propositions :

« Seul le pontife romain est en droit d’être appelé universel. […] Lui seul peut disposer des insignes impériaux. Le pape est le seul dont tous les princes doivent baiser les pieds. […] Il peut déposer les empereurs. […] Il ne peut être jugé par personne. […] L’Église romaine n’a jamais été dans l’erreur et ne le sera jamais. »

 

Henri IV s’humiliant devant Grégoire VII à Canossa (1077)

À mesure que se renforce leur ascendant sur les empereurs et rois d’Occident, les papes s’attaquent de plus en plus frontalement au centre historique de l’Empire, Constantinople, avec des armes non seulement théologiques, mais militaires, en mobilisant la formidable classe guerrière franque dans des guerres saintes interminables. Sur ce sujet je renvoie le lecteur à mon article « Les croisades expliquées aux grands ». Je me contenterai de rappeler que la première croisade aboutit à l’établissement de quatre États latins en Syrie et en Palestine. En 1198, Jérusalem ayant été reprise par Saladin, Innocent III lança la quatrième croisade. La crainte des Byzantins d’un double jeu s’avéra alors pleinement justifiée. Au lieu d’aller à Jérusalem via Alexandrie, comme annoncé, les Francs se dirigèrent vers Constantinople et pillèrent la ville pendant trois jours. Les palais, les églises, les monastères et les bibliothèques furent saccagés, et la ville dévastée. Le jugement de l’historien britannique Steven Runciman, spécialiste des croisades, mérite d’être rappelé :

« Il n’y eut jamais de plus grand crime contre l’humanité que la quatrième croisade. Non seulement, elle causa la destruction ou la dispersion de tous les trésors du passé chéris par Byzance, et la blessure mortelle d’une civilisation qui restait superbe et vivante ; mais ce fut aussi un acte d’une folie politique gigantesque. Il ne servit en rien aux chrétiens de Palestine. Il les priva bien plutôt d’aides potentielles. Et il perturba toute la défense de la chrétienté. »

Le nouvel Empire latin d’Orient, construit sur les ruines fumantes de Constantinople, ne dura qu’un demi-siècle. Les Byzantins, retranchés à Nicée, regagnèrent lentement une partie de leur ancien territoire et, en 1261, sous le commandement de Michel VIII Paléologue, chassèrent les Francs et les Latins de Constantinople. Le pape Urbain IV ordonna aussitôt une nouvelle croisade, cette fois dirigée explicitement contre les Byzantins. Son appel suscita peu de vocations, mais en 1281, le pape Martin IV soutient le projet de Charles d’Anjou (frère de Louis IX) de reprendre Constantinople pour fonder un nouvel empire catholique. En définitive, ces assauts ne profiteront qu’aux Turcs ottomans, qui s’emparent de la ville en 1453.

 

La falsification de l’histoire

 

Bien que la quatrième croisade dirigée contre Constantinople ait causé la destruction d’inestimables trésors (deux tiers des livres mentionnés par Photios dans sa Bibliotheca furent perdus à jamais), elle fut le point de départ d’un transfert culturel qui culmina au concile de Florence en 1438, où l’empereur et le patriarche byzantins étaient accompagnés d’une suite de 700 Grecs apportant avec eux une extraordinaire collection de livres classiques encore inconnus en Occident, y compris des manuscrits de Platon, Aristote, Plutarque, Euclide et Ptolémée. « Culturellement, écrit Jerry Brotton, la transmission de textes, d’idées et d’objets d’art classiques d’est en ouest qui a eu lieu au concile devait avoir un effet décisif sur l’art et l’érudition de l’Italie de la fin du XVe siècle. » [15] Et lorsque, après 1453, les derniers détenteurs de la haute culture byzantine fuirent la domination ottomane, beaucoup vinrent contribuer à la Renaissance italienne.

Mais en même temps qu’ils s’appropriaient l’héritage grec, les humanistes et clercs italiens affectaient d’ignorer leur dette envers Constantinople, au point même que, selon Sylvain Gouguenheim, « le philhellénisme était au service de la lutte anti-byzantine » [16]. Byzance a ainsi été tuée deux fois : après l’avoir saccagée en 1204, l’Occident latin l’a effacé de sa mémoire collective. Citons à nouveau Steven Runciman :

« L’Europe occidentale, avec ses souvenirs ancestraux de jalousie de la civilisation byzantine, avec ses conseillers spirituels dénonçant les orthodoxes comme des schismatiques dans le péché, et avec un sentiment de culpabilité obsédant d’avoir trahi Byzance, a choisi de l’oublier. Elle ne pouvait oublier la dette qu’elle avait envers les Grecs ; mais elle a vu cette dette comme étant due uniquement à l’âge classique. » 

Il n’y a pas eu seulement occultation de la dette envers Constantinople, mais falsification systématique de l’histoire. Aujourd’hui encore, pour expliquer le sac de Constantinople en 1204, on invoque généralement une suite malheureuse d’imprévus qui auraient entraîné les croisés malgré eux contre Constantinople, ou bien l’on désigne les banquiers vénitiens, créditeurs des croisés, comme les seuls instigateurs de ce détournement. Appliquée à l’histoire contemporaine, la première théorie reviendrait par exemple à affirmer que les États-Unis ont détruit l’Irak, la Libye et la Syrie par inadvertance, en voulant les libérer. La seconde théorie, quant à elle, oublie que ce sont principalement des Francs qui ont détruit Constantinople, et que la papauté invita toute la chrétienté latine à se réjouir de leur victoire. « On chanta des hymnes pour célébrer la chute de la grande ville impie. » [18]

Concernant la première croisade, on continue d’enseigner qu’elle était la réponse généreuse de l’Église romaine à un appel désespéré de l’empereur byzantin Alexis Comnène en lutte contre les Turcs seljoukides. C’est ainsi en effet que les chroniqueurs latins présentaient les choses, citant pour cela une lettre d’Alexis au comte de Flandre dans laquelle le premier implorait humblement le secours du second. Cette lettre est aujourd’hui considérée comme un faux [19]. Pourtant, on peut encore lire dans un ouvrage récent destiné au grand public :

« La première croisade n’avait pas pour but initial la constitution d’États organisés en Terre sainte, à des milliers de kilomètres et des mois de voyage des royaumes chrétiens d’Occident. Il ne s’agissait à l’origine que de délivrer les Lieux saints. Ce n’est qu’au cours de l’expédition, au fur et à mesure des victoires franques et lorsque les liens avec l’empereur byzantin se sont distendus, que s’est posée la question du devenir des territoires conquis. » 

Cette thèse est d’une extraordinaire naïveté et ne résiste pas à un examen même superficiel. La vérité est que Jérusalem fut un prétexte, et que la cible principale était déjà Constantinople. Pour ne prendre qu’un exemple : l’un des principaux chefs croisés, Bohémond de Tarente, était le fils du Normand Robert Guiscard, qui, avec la bénédiction du pape, avait déjà tenté de s’emparer de Constantinople en 1081. Lors d’une tournée diplomatique en Europe en 1105-1107, Bohémond leva des fonds et des troupes pour une nouvelle expédition dirigée expressément contre Constantinople, en distribuant des copies de la Gesta Francorum, récit de la croisade écrit tout à sa gloire, qui présente « l’abominable empereur » Alexis comme un traître dont chaque action a eu pour seule motivation la destruction de l’armée des croisés [21]. Ce récit fondateur de l’historiographie de la première croisade, qui a contribué plus que tout autre à l’image négative des Byzantins, efféminés et fourbes, et à l’image héroïque des Francs, est un récit de propagande. Malheureusement, les historiens occidentaux des croisades, dans leur majorité, manquent singulièrement d’esprit critique à l’égard de leurs sources et ne comprennent pas la véritable fonction de celles-ci. Ce biais est aggravé par le fait que « pratiquement toutes les archives des chancelleries impériales et patriarcales de Byzance ont péri soit en 1204, lorsque la ville a été mise à sac par les croisés, soit en 1453, lorsqu’elle est tombée sous les Turcs » [22].

L’imaginaire français des croisades est peuplé de vaillants chevaliers prêts à mourir pour une noble cause. Ce n’est pas innocemment que, le dimanche 16 septembre 2001, après s’être rendu à la messe, George W. Bush qualifia sa nouvelle guerre contre le terrorisme de « croisade ». Tout comme la guerre contre le terrorisme islamique aujourd’hui, la guerre sainte des croisés contre l’islam cachait un projet de déstabilisation et de conquête du Moyen-Orient.

La falsification de l’histoire médiévale va bien au-delà des croisades. La version catholique du « grand schisme d’Orient » qui les précède est singulièrement biaisée. Elle a été bâtie sur une véritable industrie de la forgerie. Le Liber Pontificalis, largement fictif, a servi à justifier la prétention du pape d’occuper le « trône de saint Pierre ». Pareillement, les Acta Petri ont transposé à Rome le combat de Pierre contre Simon le Mage, qui a lieu en Samarie dans Actes 8,9-23. Ainsi, la légende faisant de Pierre le premier évêque de Rome ne nous apprend rien sur des événements réels, mais nous informe plutôt sur la propagande déployée par la papauté pour usurper le droit d’aînesse sur l’Église d’Orient. (Constantinople répondit en revendiquant, comme évêque fondateur, le frère de Pierre, André, que le récit évangélique désigne comme le premier à avoir répondu à l’appel du Christ [23].)

La contrefaçon pontificale la plus célèbre est la donation de Constantin le Grand, par laquelle ce dernier aurait concédé au « pape de l’Univers », « représentant de l’empire céleste », toutes « les provinces occidentales », et le placer à la tête de « toutes les églises de Dieu dans le monde entier » [24]. Ce faux était la pièce maîtresse d’une centaine d’autres faux décrets ou actes synodaux, connus aujourd’hui sous le nom de décrétales pseudo-isidoriennes. Il faut encore mentionner les faux symmachiens, des précédents juridiques fictifs servant à immuniser le pape contre tout procès. On mit également à contribution le père de Charlemagne avec la fausse donation de Pépin. Il est maintenant admis que la grande majorité des documents juridiques prétendument établis avant le IXe siècle sont des faux élaborés dans les ateliers pontificaux des papes réformateurs. Et ce ne sont pas les seules falsifications : selon l’historien français Laurent Morelle, « deux tiers des actes intitulés au nom des rois mérovingiens (481-751) ont été reconnus faux ou falsifiés » [25].

Il fallut attendre 1440, alors que Byzance était assiégée par les Ottomans et venait de signer sa reddition au concile de Florence, pour que soit reconnu le caractère frauduleux de la donation de Constantin. Mais rien ne changea fondamentalement dans la narration occidentale, marquée par une amnésie quasi totale concernant Byzance, par un incurable eurocentrisme, et par une cécité volontaire sur l’étendue des fraudes romaines.

Répétons-le : l’effacement quasi complet de Constantinople dans les livres d’histoire européens est sans doute le plus grande escamotage, la plus grande tromperie de toute l’histoire européenne. Les raisons de cette occultation se sont modifiées, mais n’ont pas disparu. Car, comme je l’ai dit, notre ignorance et nos préjugés sur Constantinople nourrissent notre ignorance, nos préjugés et notre hostilité envers son héritière spirituelle : la Russie orthodoxe.

Le passé fantasmé que s’est inventé l’évêque de Rome comme chef de la chrétienté siégeant sur « le trône de saint Pierre », mérite un sérieux coup de révisionnisme. C’est un travail que font, tout naturellement, les historiens de l’orthodoxie. Jean Meyendorff et Aristeides Papadakis rappellent ainsi qu’avant le XIIe siècle, « l’emprise fragile du pape sur la chrétienté occidentale était largement imaginaire. Le petit monde de la politique romaine était en fait le seul domaine de la papauté avant le XIe siècle » [26].

La papauté est maintenant revenue à son point de départ. Le catholicisme européen, en tant que système de croyance et pratique cultuelle, est sur le point de rendre son dernier souffle. Or il ne peut y avoir de civilisation sans religion. La France, ainsi que l’Europe occidentale en général, sont donc dans une impasse, et un miracle est peu probable. En revanche, l’Orthodoxie russe est en pleine forme, et insuffle une âme vigoureuse à la civilisation russe. Par conséquent, les catholiques devraient travailler avec humilité à leur réconciliation avec l’orthodoxie – avec ou sans le pape. Pour cela, ils ont besoin d’une leçon d’histoire, que je me suis permis de leur donner. Si j’écorne le roman clérical romain, et donc indirectement le roman national français, ce n’est pas pour rabaisser mon pays, mais au contraire pour inviter les patriotes à questionner cette narration qui confine à la falsification, qui constitue aux yeux des orthodoxes le signe d’une arrogance toute diabolique, et qui nous enferme dans une stérile et dangereuse illusion. » Laurent Guyénot

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Qui est Laurent Guyénot ?

 

Né en 1960, Laurent Guyénot est ingénieur diplômé de l’École nationale supérieure de techniques avancées (Paris, 1982). Après un parcours atypique et chaotique, puis des études théologiques à New York, il s’est intéressé à l’histoire des religions et à l’anthropologie, sur lesquelles il a publié plusieurs ouvrages. Il a entrepris en 2000 un

Laurent Guyénot

doctorat en Études médiévales à Paris-IV. Sa thèse, saluée par les félicitations du jury, porte sur les mentalités et l’imaginaire de la société laïque médiévale. Elle a donné lieu à deux publications : La Lance qui saigne, et La Mort féerique (Gallimard, 2011).

Depuis 2012, il s’intéresse principalement à l’histoire contemporaine de l’« État profond » américano-sioniste, ce qui a donné les ouvrages suivants : JFK - 11 Septembre, 50 ans de manipulations, Qui a maudit les Kennedy ?Du Yahvisme au sionisme. Dieu jaloux, peuple élu, terre promise: 2500 ans de manipulations.

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Rédigé par Marguerite Rothe

Publié dans #Société, #Histoire

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